Iles : l’archipel des jardins secrets

« Les îles », pour tout un chacun, ce sont les Antilles – ou Tahiti, admettons. Sauf pour un Grec, pour qui « les îles », ce sont forcément les siennes. Un Grec va aux îles comme on va à la campagne. Dans sa langue, île se dit nisi, un mot qui, depuis Socrate, a toujours eu un accent intime, une odeur affectueuse. En fait, plus que de résidence secondaire, île est synonyme de seconde vie.

C’est le message qu’a reçu le tourisme en Grèce. Il y a vingt ans, on ne visitait que Delphes et l’Acropole. En couverture d’un livre, aucun éditeur n’aurait mis autre chose qu’un de ces deux sites ; quand bien même eut-il dû choisir une île, il aurait mis Délos et ses lions. Aujourd’hui, Délos n’est plus qu’une excursion depuis Mykonos, et Athènes, l’escale qu’on escamoterait bien pour filer directement… vers les îles.
Et l’avantage qu’elles ont sur le Brésil ou l’Inde, c’est qu’elles sont petites et limitées. En une journée, vous vous faites déjà une idée d’une bonne partie des 150 et quelques îles helléniques. Autant donc en profiter pour en visiter plusieurs. Naturellement, on combine celles qui sont voisines : Saroniques, Sporades, Eoliennes du nord, Cyclades du sud, Dodécanèse du centre droit… Il y en a même qui visitent seulement les îles que desservent les bateaux « à fonds perdus ». Non, ils ont bien une coque et une quille, c’est simplement que l’Etat grec les entretient à perte – l’indice que personne ne s’y rend jamais !

Mais au-delà de ces îles semi-désertes, ces Nisyros magmatiques et ces Alonisos perdues, combien de cadavres exquis à composer au hasard, de cocktails délirants à concocter : Rhodes-Corfou l’extrême, Cythère-Lesbos l’érotique ; sans aller si loin, le classique des classiques : Mykonos-Santorin – mariage burlesque entre Nikos et Haroun Tazieff… Mais puisqu’on en est au fantasme, pourquoi ne pas laisser parler l’inconscient ? Visiter Milo ou Samothrace en souvenir de deux statues mutilées ; ou voir l’Ithaque de Pénélope ou la Salamine de Thémistocle… Un peu comme on épouse quelqu’un sur un simple prénom…

Egine est l’île natale de Platon. Poros est la seconde vie des Athéniens. Plus lointaines, Hydra et Spetsès ont gardé leurs maisons corsaires. Toutes ces îles sont proposées en courtes croisières par hôteliers et voyagistes. Elles disposent aussi de quelques hôtels – pour qu’on s’y attarde.

Salamine, l’aura d’une victoire

Bateau depuis Pérama, Mégare et le Pirée.
L’île est connue pour la bataille contre les Perses (480 avant notre ère), soldée par la victoire des « murs de bois » d’Athènes (la flotte, telle que la décrivait la prédiction de la Pythie) : à l’est de l’actuelle Paloukia, les galères de Xerxès sont prises en embouteillage dans le chenal. Hors d’état de manoeuvrer, elles sont coulées par les trirèmes grecques. Avec ses 95 km2 posés à quelques encablures de la côte, Salamine encombre toujours la baie. Ses rares centres d’intérêt sont le joli bourg de pêcheurs d’Agios Nikolaos, et le monastère de Faneromeni, sur le cap ouest.

Suivez le guide !
Attention ! Les ferries pour les îles du golfe Saronique ne partent pas du même port : Kentriko dessert Egine ; Zéa, Spetses, Hydra et Poros.

Egine (Aigina), le triangle des temples

Bateau depuis Le Pirée.
Ce triangle de 85 km2 s’enorgueillit d’avoir vu naître Platon, et de servir de socle à un volcan de 532 m nommé Zeus. Occupant sa pointe sud, il garde sur son flanc les restes du temple qui lui est dédié. Sur la pointe nord-ouest se dresse Kolona, dernier fût dorique d’un sanctuaire d’Apollon ; mais le monument le plus intéressant d’Egine, voire de tout l’archipel, loge dans la pointe nord-est ; il est dédié à une divinité inconnue au bataillon, la belle Aphée.

Egine-Ville (Aigina)

La ville ménage adroitement tourisme et commerce. Sur le port bordé de boutiques de pistaches et de pâtes d’amandes, se tient depuis des lustres un marché aux poissons original, établi sur les bateaux de bois, à quai. Egine affiche ses bâtiments officiels néo-classiques : pendant quelques années, elle a été la capitale de la Grèce, rien de moins, du temps de Capo d’Istria. Agent russe, le chef d’Etat est assassiné en 1831, à Nauplie – qui prend alors le relais comme tête administrative – en attendant de passer le collier à Athènes.

Le temple d’Aphée
A 10 km au nord-ouest d’Agia Marina. Ouvert du lundi au jeudi de 8 h à 19 h ; de 8 h 30 à 15 h le week-end. Entrée payante.
Le sanctuaire est consacré à la troublante Aphée, déesse de l’attraction féminine. Son attribut est d’ailleurs… un filet, dans lequel s’empêtrent nombre de bellâtres mythologiques. Pour la paix des ménages, on l’exile sous terre – d’où son nom d’Aphaia, « invisible ». Aphée tire sa révérence à Egine sur cette colline dépouillée que l’on couronne d’un des plus beaux temples de Grèce. Taillé dans le tuf au Ve siècle avant notre ère, son style dorique hésite entre puissance et élégance : à l’intérieur, on remarque la singulière superposition de deux étages de linteaux et de colonnes, qui féminise un peu la mâle structure. Ses frontons est et ouest, en marbre de Paros, représentaient deux épisodes de la guerre de Troie. On les admirera… à la Glyptothèque de Munich !

Suivez le guide !
En 2004, Munich présenta des versions colorisées des « marbres d’Egine ». Les tons criards furent mis sur le compte du mauvais goût bavarois. La reconstitution était pourtant scientifique : ces teintes vives étaient bien celles de tout temple antique, Parthénon compris !

Poros, Greece © Tilemahos Efthimiadis

Poros, Greece © Tilemahos Efthimiadis

Poros (Calaurie, Kalavria, Sphérie, Sferia), l’île de la Flotte

Bateau depuis Le Pirée et Methana.
Son nom de Poros (chenal) vient du bras de mer qui court entre l’île et la côte – à moins que ce ne soit de celui qui coupe l’île en deux : la verte Calaurie et l’aride Sphérie. A quelques brasses du Péloponnèse et à une heure du Pirée, cette terre de 23 km2 est un lieu de villégiature stratégique (la liaison avec la côte a une meilleure fréquence qu’un RER), et une résidence secondaire rêvée pour Athéniens aisés.

Poros-Ville
L’active capitale se déploie le long du chenal comme un demi village rue. Premier arsenal de la Grèce nouvelle, Poros fut doté, en toute logique, de l’Académie Navale, d’où sortent les meilleurs marins – désormais soumis à l’Otan. Les temps changent : en 1831, opposé au passage de la flotte sous autorité des Russes (dont Capo d’Istria était le serviteur zélé), l’amiral Miaoulis saborde ici ses navires. Devant l’école, grince le croiseur Averoff, héros des guerres balkaniques.

Le Poséidonion
Au nord de l’île.
Consacré au dieu des mers, ce temple était un abri pour le naufragé accablé ; et pour les pirates, un refuge inviolable. C’est sur ce socle solide (tout ce qu’il en reste) que s’empoisonne Démosthène. En chemin, on peut visiter le monastère de Zoodohos Pugi.

Les entrepôts russes
Sur la côte ouest.Escale technique de la flotte du tsar, Poros a hérité ses entrepôts, bâtis en 1835 pour le ravitaillement.

Démostène
Les bruits les plus fous courent sur le grand orateur grec. Bègue, mais voulant se faire avocat à tout prix, il apprend à parler des graviers plein la bouche, et face aux vagues. Pour acquérir un argumentaire sans faille, il potasse l’historien Thucydide, après s’être coupé la moitié de la barbe – histoire de ne pouvoir s’arracher à sa lecture sans s’exposer à la risée de la rue. C’est ainsi que Démosthène gagne nombre de procès, démasque la tyrannie rampante de Philippe de Macédoine. Accusé de fausses factures, il se réfugie à Poros, où il se suicide, en 322 avant notre ère.

Hydra (Udra), l’aride

Bateau depuis Le Pirée.
Face à l’avancée turque, elle a été le refuge des chrétiens albanais, puis de ceux du Péloponnèse. Malgré un nom qui suggère l’eau, la végétation est chiche : Hydra doit être hydratée par un pipeline. L’intérieur a un intérêt restreint. Plus que pour ses paysans, Hydra était plutôt connue pour ses contrebandiers intrépides et rapides, dont les fortunes, faites sur de lestes voiliers, ont multiplié les coquettes demeures.

La maison de Tombazis
A Hydra-Ville.
C’est celle d’un des artisans des victoires navales contre la « Turcocratie ». Caractéristique des belles maisons d’armateurs louches, c’est devenu une annexe de l’école des Beaux-Arts.

La Panagia
A Hydra-Ville.
L’église mérite quelques pas, pour les deux clochers de sa Panagia (XVIIIe), dentelés jusqu’à la fragilité. Juste retour des choses dans une Grèce pillée par le Louvre, le lustre de l’iconostase a été volé… au château de Versailles !

Suivez le guide !
Interdites aux voitures, Hydra et Spetès peuvent se parcourir en louant scooter ou vélomoteur.

Komboloi
Certains peuples jouent avec des boules ou font claquer un éventail. En Grèce, on achète un komboloi dans un kiosque à journaux et on le tripote toute la journée. Chapelet sans valeur religieuse, le komboloi fait entendre son cliquetis à tous les niveaux de la société : pope obscur ou armateur en vue, chacun passe son stress en égrenant ses perles de plastique ou d’ambre, exécutant des tours d’adresse auxquels il est malvenu de prêter attention.

Xénophilie
« Le bonheur, c’est d’avoir des fils qu’on aime, des chevaux au sabot ferme, des chiens courants et, au coin de l’âtre, un étranger », disait le sage Solon : le voyageur est sacré pour le Grec – qui redoute de tomber sur un dieu qui passe incognito. On en prend donc soin, pour ne le laisser repartir qu’avec le symbolon, fragment d’une coupe cassée en deux : s’il repasse, l’hôte s’assurera du même accueil en recollant les morceaux. Naguère, on pouvait encore traverser la Grèce sans bourse délier. Les routards ont abusé. La Grèce s’est méfiée. Pourtant, à la campagne, l’eau-de-vie et la cuillerée de confiture attendent toujours quiconque demande son chemin.

Spetsès (Spetsae)

Bateau depuis Le Pirée.
Avec ses 22 km2 de surface, Spetsès reste une petite île paisible. Son nom est la déformation latine de Pityousa, « la pinède », dû à ses longs pins d’Alep qui bruissent toujours dans le vent frais.

Maison de Bouboulina
A Spetsès-Ville.
Fille d’un capitaine exécuté par les Turcs, épouse successive de deux corsaires morts à l’ennemi, cette aventurière s’offre une flottille de combat, grâce à ces héritages à répétition. Au plus fort de la guerre d’indépendance, elle fait le coup de feu contre les Ottomans, et finit tuée… dans une querelle de famille.

Lire la suite du guide