Sicile Intérieur

Un terme vague pour désigner une telle variété, mais un terme à double sens : l’intérieur n’est pas seulement géographique, il est également mental. C’est là que vous aurez le plus de chance de rencontrer la Sicile intacte, sobre et laconique. Sur une carte, de vastes zones où l’on ne voit que des routes qui sinuent entre deslatifondi venus parfois tout droit de l’époque romaine. C’est le monde de la solitude. Une symphonie de demeures cossues mais délabrées, au milieu des collines à blé qui semblent des déserts à la fin des moissons.

Parc des Madonie (Parco delle Madonie)

A 120 km à l’est de Palerme ; 10 km au sud de Cefalù.
Créé en 1989, il couvre 80 000 hectares de montagnes homonymes, impliquant ainsi une quinzaine de municipalités. Après une montée en lacet à travers les champs d’artichauts, on atteint Polizzi la médiévale, qui synthétise tout le charme sauvage et un rien conservateur des Madonies.
Suivent des étendues vertes que tend la déchirure des failles, des maisons en tuile romaine et à toits à double pente, des monts coiffés de villages blancs. On conclut par deux délicieuses bourgades, Petralia Sottana et Petralia Soprana, « Pierreuse-la-Soumise » et « Pierreuse-la-Souveraine », pourrait-on traduire. Mais il ne faut pas oublier qu’un peu au-dessus on peut faire du ski.

Corleone

A 60 km au sud de Palerme.
Ce gros village et son piton ont été immortalisés par la série des Parrain. Elle a donné naissance aux vrais boss (comme on dit en Sicile) Liggio, Riina et Provenzano. La population joue là-dessus, ayant ouvert un musée de la Mafia (Museo de la Legalità).
Elle s’en agace aussi, et a même posé pour Benetton, à fin de changer d’image. Corleone est l’accès aux forêts de la Ficuzza, où, en 1798, après l’occupation par les Français, les Bourbons sur la touche se réfugient dans l’oisiveté de la chasse et des longues promenades. Un précurseur des parcs nationaux.

Enna

A 125 km au sud de Palerme ; 75 km à l’ouest de Catane.
Perchée au terme d’une double route à flanc de colline, Enna est coupée en deux par des voiries compliquées. Isolée dans sa campagne, elle est un peu la capitale symbolique du centre de la Sicile et la province la plus pauvre d’Italie. Une situation qui n’est pas neuve : déjà à l’époque romaine, c’est d’Enna que partit la première révolte servile de l’histoire.
Les Byzantins la fortifient. Les Arabes ne pourront s’en emparer que grâce à une trahison. Frédéric II, séduit tant par la puissance que par la beauté du site, s’y fait couronner roi de Trinacrie. On lui doit les plus beaux monuments de la ville, sa tour et son château, mais on aura plaisir à découvrir les nombreuses églises qui émaillent le piton.

La tour de Frédéric II

Piqué sur sa colline comme une bougie d’anniversaire, c’est un bel édifice polygonal ourlé de murailles arasées. La perfection de sa forme l’a fait comparer avec le chef-d’œuvre de l’empereur, Castel del Monte, en Pouille.

Cathédrale (Duomo)

Par la via Roma. Ouvert tlj de 9 h à 13 h et de 16 h à 19 h.
Pour une fois, c’est la femme de l’empereur, Eléonore, qui fait preuve de bon goût en commandant cette belle cathédrale. Pimpante dans sa robe de tuf jaune, elle fait contraster le baroque de son plafond à caissons avec les 14 colonnes de basalte noir qui soutiennent les nefs.
Derrière la cathédrale se trouve le musée Alessi(ouvert tlj sauf lundi de 9 h à 13 h et de 16 h à 19 h. Entrée payante), qui abrite les collections du chanoine du même nom. Ses principaux centres d’intérêt sont un riche ostensoir destiné aux processions et un pélican (symbole de Jésus donnant son sang aux hommes) en belles gemmes.

La morsure de la « louvière »

La lupara, littéralement la « louvière », c’est le fusil de chasse à canon scié. C’est l’arme favorite du berger pour se défendre contre les bêtes sauvages. Après la disparition des prédateurs, c’est le mafiusu qui la glisse dans ses braies avant d’accomplir son umicidiu eccelente (liquidation d’un traître).
La Mafia se modernise. Si lalupara est encore utilisée à la campagne, le mafieux citadin lui préfère la Kalachnikov. Mieux, la lupara bianca, la « louvière blanche » : la victime est liquidée, au sens propre du terme, en étant étranglée et mise à mariner dans un tonneau d’acide qu’on videra, de manière peu écologique, dans un caniveau.

Musée archéologique (Museo archeologico)

Ouvert tlj de 9 h à 13 h 30 et de 15 h à 19 h. Entrée payante.
Y sont exposés les objets retrouvés dans la région (fouilles de Calascibetta, Capodarso, Rossomanno), dont un ensemble intéressant de statuettes hellénistiques.

Le château lombard (Castello di Lombardia)

Ouvert tlj de 9 h à 13 h et de 16 h à 19 h ; de 15 h à 17 h l’hiver.
Ecrasant la roche meuble de tout son poids, il est fatalement dû à l’infatigable Frédéric II, même si le séjour des Lombards a porté quelques modifications. Des vingt tours d’origine, il n’en reste plus que six.
La tour pisane est la mieux conservée et celle qui découvre le plus beau point de vue, saluant l’Etna et la jolie ville de Calascibetta.

Calascibetta

A 9 km à l’ouest d’Enna.
Un promontoire rocheux piqueté de grottes pour confortable assise, la vallée pour tableau, Calascibetta est habitée depuis la plus haute Antiquité : les fouilles ont en effet mis au jour plusieurs nécropoles du néolithique.
Les musulmans sont passés par là, qui lui léguèrent son nom (qala’a, « château » en arabe) et les Normands la firent agrandir. L’église paroissiale (Chiesa Madre), détruite par un séisme, a conservé de sa structure primitive les bases de ses colonnes ornées de monstres.

Suivez le guide !

L’Azienda Autonoma Provinciale per l’Incremento Turistico de Caltanissetta (Corso Vittorio Emanuele, 109) publie un guide pour la visite des mines de soufre, désaffectées, dont certains puits sont classés monuments historiques.

Caltanissetta

A 30 km au sud-ouest d’Enna.
C’est la capitale des exploitations minières, à commencer par les solfatares, ces gisements de soufres où des enfants-esclaves (carusi) travaillaient pour des mineurs (piccuneri) qui les possédaient à vie. Cela a donné lieu à des traditions aussi fortes que celles de nos terrils.
Pour une fois, ce n’est pas la cathédrale qui retient l’attention mais l’église Sainte-Agathe (Santa Agata, au bout du corso Umberto). Ne vous fiez pas à sa façade, très quelconque : l’intérieur recèle de fabuleux autels en marqueterie de marbre.

Château de Mussomeli (Castello Manfredonico)

A 60 km de Caltanisseta.
Accroché mordicus à sa roche, avec ses belles fenêtres et ses murs peu accueillants, c’est le château le plus célèbre de l’île. Certains y ont vu le séjour où la fée Morgane, sœur du roi Arthur, retenait prisonniers les chevaliers de la Table ronde.

Apprête ton char !

S’il est un véhicule caractéristique de la Sicile, c’est bien le carro ou carretto. Dans un monde rural où la vie se concentrait à 90 % dans les borghi contadini (bourgs paysans), ces charrettes étaient indispensables pour aller aux champs, souvent très éloignés. Chaque région a son modèle (les différents types sont exposés au musée ethnographique Pitrè, à Palerme), mais, leur point commun, c’est leur décoration.
A l’époque de la domination des Bourbon, les Siciliens aimaient à peindre les saynètes du théâtre des pupi, magnifiant leur passé et traçant un parallèle entre l’expulsion de l’occupant arabe et celle d’une dynastie honnie. Aujourd’hui vendue aux restaurateurs et aux collectionneurs allemands, les carretti n’apparaissent plus guère que dans les fêtes patronales. La tradition décorative est cependant passée aux triporteurs et aux camionnettes, avec parfois des personnages plus modernes, tels Mickey.

Nicosia

A 52 km au nord d’Enna.
On y parvient par des routes à virages, semblables à des colliers cassés dont il resterait quelques perles : Castelferrato, Sperlinga, Troina, Cerami… Surgit chaque fois un enclos de maisons juché sur son piton rocheux, pour narguer une plaine où l’on s’attarde dans l’agriculture.
Nicosia aurait été fondée par les Crétois, mais ce sont les Byzantins qui la peuplent réellement, avant qu’elle ne passe aux mains des Normands. Ses bâtisses s’agglutinent toujours au pied du château médiéval, partiellement détruit, mais offrant un beau panorama.

Sperlinga

A 11 km à l’ouest de Nicosia.
C’est l’un des derniers endroits où les Angevins se réfugièrent après l’insurrection des Vêpres. Signe de l’histoire, le dialecte de Sperlinga est le plus riche en mots d’origine française. On y observera avec curiosité une partie de l’habitat, taillé dans le roc, à commencer par le château fort, jadis réputé imprenable.

Gangi

A 30 km au nord-ouest de Nicosia.
Célèbre pour sa semaine sainte et pour sa Fossa dei Parrini. Rien à voir avec des « parrains » ; ces catacombes dissimulent les momies naturelles des prêtres de la paroisse, avec, à l’entrée, cette invite peu engageante : « Descendez, vivants, rendre visite à la mort, avant que ce ne soit elle qui vous visite. » A vrai dire, on n’entre ici que sur autorisation, donnée au compte-goutte.

Leonforte

A 25 km au sud de Nicosia ; 23 km au nord-est d’Enna.
Cette petite ville, qui semble couler à flanc de colline, possède de beaux restes baroques, mais surtout la très curieuse fontaine des Vingt-Quatre-Tuyaux (Fonte delle Veintiquattro Cannelle ou Granfonte, à gauche en arrivant d’Enna), conçue en 1650 par le prince de Branciforte.

Suivez le guide !

Beaucoup de noms de villes siciliennes commencent par « calta » (Caltagirone, Caltanissetta, Caltabellotta, Caltafalsa, Caltavuturo…) ou « calat » (Calatafimi, Calatubo, Calatamauro…). Cela vient directement de l’arabe qala’a, c’est-à-dire « château ».

Caltagirone

A 70 km au sud d’Enna ; 70 km au sud-ouest de Catane ; 105 km à l’ouest de Syracuse.
Prise en étau entre les monts Iblei et les monts Erei, cette ville où rien ne semble plat a tenu à se rehausser encore par le recours obsessionnel à la céramique. Ici, sur ce pont, là, sur ce kiosque, dans le parc aux sentes abruptes, dans le hall de la mairie, et, bien sûr, sur l’escalier à majoliques qui est l’emblème de la cité. C’est que, depuis l’Antiquité sicule, Caltagirone se consacre à la terre cuite.
Les Arabes lui céderont leurs techniques des vernis de céramique, et, la technique évoluant, Caltagirone est devenue un centre de production de majolique. Avec des inspirations des plus inégales. Des professionnels enthousiastes entretiennent le style antique, et s’aventurent timidement dans plus de modernité, mais le mauvais goût a souvent le dernier mot.

Prison des Bourbons (Carcere Borbonico)

C’est un témoignage de la période haïe de l’arbitraire des Bourbons. L’élégance de la façade est gâchée par les lourdes grilles et une porte bardée de pointes. La prison abrite aujourd’hui le siège d’un petit musée local.

Villa Communale

Via Roma.
Ce beau parc, tout en escaliers, placettes et recoins romantiques, est chapeauté par un ravissant kiosque à musique recouvert de majoliques.

Musée régional de la Céramique (Museo Regionale della Ceramica)

Via del Giardino Pubblico. Ouvert tlj de 9 h à 18 h 30.
Il présente des figurines de céramique peinte d’époque médiévale. Un beau panorama d’une industrie vieille de plus de cinq millénaires.

Escalier

Ce monument emblématique de la ville a été plaqué de majoliques dans les années cinquante : 140 contremarches qui tentent d’épouser tous les styles, du médiéval au baroque, sans oublier le moderne, qui fait plutôt pâle figure.
A son sommet se trouve une placette avec l’église Sainte-Marie-du-Mont et un tableau de céramique peinte, représentant la prise de la ville aux Arabes par Roger Ier.

Sainte-Marie-du-Mont (Santa Maria del Monte)

Elle a été reconstruite après le tremblement de terre de 1693. Au-dessus de la porte, à gauche en entrant, se trouve la cloche rapportée lors de la reconquête de la ville par Roger Ier.
Une plaque commémorative chante les louanges de Gualtieri, initiateur des Vêpres siciliennes, qui libérèrent l’île du joug angevin. Mais l’église doit sa gloire à la statue de la Vierge de Conadomini, d’époque byzantine.

Grammichele

A 15 km à l’est de Caltagirone.
C’est certainement d’avion que Grammichele est le plus intéressante : construite de toutes pièces au xviiie siècle, elle est composée de rues qui forment des hexagones concentriques, dont l’église paroissiale (Chiesa Madre, xviiie) est le point de convergence.

Vizzini

A 60 km au sud de Catane.
Cette bourgade est tellement représentative de la Sicile qu’elle a inspiré au grand écrivain Giovanni Verga son Cavalleria rusticana – repris en opéra par Pietro Mascagni.
C’est sur les pas de l’auteur qu’il faut visiter la ville, à la rencontre de ses personnages et décors comme « la maison des Trao dans la petite rue qui monte », humer avec lui l’odeur des figuiers de Barbarie, en admirant au passage le portail mi-gothique, mi-catalan de l’église paroissiale(Chiesa Madre) ou l’escalier aux contremarches de majoliques qui n’est pas sans rappeler celui de Caltagirone.

Palazzolo Acreide

A 40 km à l’ouest de Syracuse.
Elle doit son nom à l’antique colonie syracusaine d’Akrai, dont on explorera les décombres, à l’ouest de la ville : un théâtre, un temple et un bouleuterion, c’est-à-dire le siège du conseil municipal.
A proximité se trouvent deux latomies (dell’intagliata et dell’intagliatella), et les curieux Santoni : douze reliefs de Cybèle, la déesse d’Asie mineure à qui les prêtres sacrifiaient leurs parties génitales.

Piazza Armerina

A 35 km au sud d’Enna.
Prise en tenaille entre ses vignobles en pente et ses oliviers, Piazza Armerina est un gros bourg aus-tère que domine une cathédrale de baroque tardif. Elle est surtout renommée pour sa villa romaine du Casale, qui s’exile dans sa banlieue champêtre.

Cathédrale (Duomo)

Ouvert tlj de 7 h à 12 h 30 et de 15 h à 19 h.
Elle a été bâtie au XVIIe siècle sur une ancienne église, dont on peut voir les soubassements et le campanile. L’intérieur s’avère tout aussi intéressant, avec des œuvres d’art comme ces fonts baptismaux ou cette Madone que le pape aurait offerte à Roger II.

Villa romaine du Casale

L’embarras du choix, ce sont les opuscules qui reproduisent à l’envi, avec des commentaires plus ou moins bien traduits. Le site est assez exceptionnel.
Sa taille laisse supposer qu’il s’agissait d’une maison de campagne de l’empereur Maximin.
A l’intérieur de ce 50 pièces tout de plain-pied, un réseau compliqué de passerelles surplombe des mosaïques, merveilleuses jusqu’à la lassitude, 4 000 m2 en tout : panthère mordant une gazelle qui saigne du nez, chasseur portant la main à sa tête comme s’il avait oublié son arc, embarquement des bêtes pour le Circus Maximus et cette reine de Saba, bleue comme une déesse indienne, entourée d’un phénix qui renaît de ses cendres, d’un éléphant timide et d’un tigre aux abois…
Scènes de chasse, cultes exotiques, ribambelles de dieux : les guides se disputent leur accès dans toutes les langues.
Tout compte fait, autant prendre l’un de ces fameux livres pour feuilleter ces merveilles, et découvrir en prenant son temps les détails étonnants de la vie coloniale romaine au IIe siècle, se documenter sur les techniques de domptage, et lire un témoignage précoce de l’existence du soutien-gorge !

Morgantina

A 45 km au sud d’Enna.
C’est une ancienne ville grecque, dont on verra surtout l’agora et le théâtre, ainsi que des maisons agrémentées de mosaïques.
A ne pas voir après la villa del Casale, sous peine d’être déçu !

Suivez le guide !

Les 13 et 14 août, sur le campo Sant’Ippolito, se tient le palio de Piazza Armerina : une cavalcade qui commémore avec force costumes médiévaux la « libération » de l’île de la domination arabe par le comte Roger, en 1160.

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