L’Epire, entre neiges et roseaux

De Kalambaka au col de Katara, la route est infernalement belle et difficile. Arrivé en haut, les pins ouvrent enfin les rideaux sur le plus haut col de Grèce (1 705 m), inondé de brume ou de soleil couchant. Ici commence l’Epire. Insoumise, cette région est un cas, avec à son actif des déculottées infligées aux Macédoniens, à Rome, aux Francs et aux fascistes italiens. C’est là que vivaient les Hellènes, qui donnèrent leur nom à tout le pays.

Ioaninna (Janina, Ioanina), quai des brumes
Posée sur les rives d’un lac bordé de roseaux, la capitale de l’Epire est fière d’exporter vers la France ses cuisses de grenouille. C’est un urbanisme marqué par les années 1970, qui laisse une jolie place à un bazar, une tour d’horloge et quelques lieux de prière légués par la période ottomane. Le nom de la ville vient d’un monastère dédié à saint Jean (Agios Ioannis). La mosquée d’Aslan a pris sa place, mais Ioannina a gardé son patronyme – en souvenir.On ne peut parler de Ioannina sans évoquer Ali Pacha, le sanguinaire gouverneur du XIXe siècle. Musulman d’origine albanaise, Ali a des velléités d’indépendance. Il s’appuie sur les maquis grecs contre Istanbul, et le paye de sa tête. Son fantôme plane toujours sur le lac, avec celui de sa bru, qu’il avait noyée dans ses eaux et qui, depuis, porte son nom : lac de Frosina.

La forteresse d’Ali Pacha
A l’entrée de la forteresse se dresse le platane où les Turcs torturaient les rebelles. A l’intérieur, le palais d’Ali est recouvert d’un bâtiment moderne, et son mausolée a été profané. Du côté opposé, la mosquée d’Aslan est devenue un émouvant musée d’Arts et Traditions populaires(Ouvert tous les jours de 9 h à 15 h. Entrée payante). En faisant le tour des remparts par l’extérieur, en longeant le lac, on découvre la sinistre grotte où l’on écorchait vifs les récalcitrants, avant de les empailler pour les promener en ville. L’escalier d’à côté est celui qu’emprunta la belle-fille d’Ali Pacha avec sa suite pour aller au-devant de la mort.

Metsovo © anjči

Metsovo © anjči

Le lac de Frosina
Bordé de roseaux, il est réputé pour la constance de ses brouillards, du meilleur effet photographique. Au centre, se trouve ce qu’on appelle sans façon l’Ile (Nisi). On la gagne par une vedette aux vitres verdies. En saison, d’énergiques matrones tiennent des tavernes qui proposent anguilles et cassolettes de cuisses de grenouille. Ce sont les maris qui les pêchent, dans des barques aux flotteurs multicolores. Au bord de l’eau se trouve le monastère Pandeleimona, où Ali Pacha fut exécuté. Il survit cependant sous forme de marionnette dans le théâtre d’ombres turco-grec. Sur la colline, on peut aussi voir une des nombreuses écoles secrètes créées sous l’occupation mahométane. Elles jouèrent un rôle de premier plan dans le maintien de la foi orthodoxe et la diffusion de la culture hellénique.

Dodone
Ouvert tous les jours de 8 h à 17 h, l’hiver jusqu’à 15 h. Entrée payante.
A 21 km au sud de Ioannina se cache le sanctuaire de Dodone. On s’y pressait dans l’Antiquité pour écouter Zeus, qui parlait par le bruissement des chênes. Des cousines de la Pythie s’allongeaient à même la terre, tendaient l’oreille et rendaient leur oracle. Les arbres sont toujours là, du moins leur descendance, au milieu des ruines du temple et de l’acropole arasée où paissent les moutons. Le théâtre est la partie la plus spectaculaire du site (130 m de diamètre, un des plus larges du monde grec). Au mois d’août, il accueille un festival.

Suivez le guide !
Allongez-vous sous les chênes de Dodone. Posez-leur la question qui vous tient à cœur. Et écoutez : le bruissement du feuillage vous murmure un conseil, une réponse. Essayez : ça marche, et dans votre langue maternelle ! C’est ainsi que les Anciens interrogeaient les dieux.

 

Le Pinde

Ces monts sont fameux pour leurs forêts où vivent encore lynx, ours et loups ; leurs grottes comme Perama, et surtout leur habitat séculaire, le plus beau de toute la Grèce dans sa sobriété grandiose.

Metsovo
La chapelle à toit de lauze de Metsovo, porte d’entrée de la Zagorie.Le seul village touristique du Pinde a gardé son naturel : maisons aux balcons blonds, toits de pierre, cuisine rude. Les femmes mitonnent la soupe de bouc en costume traditionnel, les tonneliers travaillent le chêne, et les habitants chantent encore des mélodies qui trahissent leurs origines valaques. Un intéressant musée d’Art populaire se trouve dans la Maison Tositsa(ouvert tous les jours de 8 h 30 à 13 h et de 16 h à 18 h. Entrée payante), qui a gardé sur trois étages son agencement d’origine.

La femme grecque
Misogynie est bien un mot grec, et on dit qu’il n’y a pas plus macho qu’un Crétois ! Elle est loin pourtant la femme antique qu’on cloîtrait dans son gynécée ! Certes, le café de village est encore un univers très masculin. Mais la femme grecque a combattu les armes à la main dans la Résistance. A la fin de la guerre civile, elle s’est mise à travailler, obtenant le droit de vote en 1952 : police, presse, arts, sans oublier la politique où, de Melina Merkouri à Nana Mouskouri, elle a réussi à s’imposer.

Zagorie
Cette région sauvage et accidentée rassemble de superbes villages de pierre grise : rues dallées (kalderimi), avec leur chasse-roue et leur gargouille centrale, toits de lauze, intérieurs peints d’illustrations florales ou naïves, encorbellements de sapin (kipegi). Bientôt, vous arriverez à distinguer le style « oriental » – avec ses fenêtres disséminées et ses superstructures en bois, du style « occidental » – avec ses fenêtres rares et haut placées, et les angles entaillés à la base. Chacun valant une halte, on ne peut visiter tous les hameaux. Aussi vaut-t-il mieux faire une sélection sur une carte précise pour minimiser les détours et les risques – nombreux – de s’égarer.

Vitsa
Embranchement à droite après Asfaka, à 15 km de Ioannina.
C’est l’un des villages les plus visités de Zagoria, impressionnante armée de cubes de pierres coiffés de toits pyramidaux.

Suivez le guide !
Dans les (rares) librairies d’Epire et chez les marchands de souvenirs, vous trouverez les livres de la collection Melissa Greek Traditional Architecture (en anglais), qui détaillent les maisons traditionnelles avec belles photos et plans soignés.

Monodendri
A 5 km au nord de Vitsa.
La plus célèbre maison du village est celle de Pantazis. Monodendri est la porte d’accès au puissant canyon de Vikos.Le Canyon de VikosIl tient son nom d’un proche village. Creusé par le « fleuve Bleu » Voïdomatis, il est un mélange de rocs stratifiés et de cônes d’éboulis come son grand frère du Colorado. On le voit le mieux en se cramponnant le long d’un chemin muletier qui traverse le monastère d’Agia Paraskevi, où vivent quelques moines.

Koukouli
Embranchement à gauche avant Vitsa.
Autant que le village, il faut admirer le pont de Plakidas (XIXe) avec ses trois arches et ses faux airs chinois.

Tsepelovo
A 15 km après Koukouli.
On y visite la très riche et très claire maison de Tsoumanis, avec son confortable bow- window – en grec, on dit sianisini…

Skamneli
A 5 km après Tsepelovo.
La belle demeure qu’il faut voir dans ces rues où chacune semble avoir son intérêt, est celle de Theodosios. Ses pièces sont toutes revêtues de couleurs gaies et de scènes de genre.

Mikro et Megalo Papigo
Deuxième embranchement à droite après Kalpaki, à 38 km de Ioannina.
Ces deux villages voisins dominent les gorges. Entre les deux se glisse un torrent frangé de formations curieuses, très nettement stratifiées. Dissimulé à plaisir dans la végétation et les tonnelles, l’habitat est de style « occidental », dégageant une impression d’austérité et de grandeur.

La côte épirote

Un domaine balnéaire sur la mer Ionienne encore peu connu, en tout cas des Français. L’arrière-pays propose une grande variété d’excursions.

Efira, parloir des morts
Ouvert tous les jours de 8 h à 17 h. Entrée payante.
Sur une colline où dansent les pavots se dresse une chapelle. Des couloirs serpentent dessous, faits de pierres noires jointes aux allures inca. On les emprunte pour descendre par un escalier de fer dans une chambre souterraine : on venait y interroger les défunts, à la façon des spirites d’aujourd’hui, d’où le nom de nekromanteion (« endroit où l’on invoque les morts ») que porte le sanctuaire. A quelques pas de là coule le lascif Achéron, fleuve des Enfers. On trouve un autre nekromanteion au cap Ténare, dans la péninsule du Magne, dans le Péloponnèse.

De Preveza à Parga
De Preveza à Parga, entre l’embouchure de l’Achéron et les buttes galonnées de pins, s’étire un paisible domaine balnéaire. C’est la plus longue plage de Grèce, jalonnée par quelques hôtels et campings camouflés dans la nature.Ici, en -31 se déroula la bataille d’Actium, clou du péplum Cléopâtre, avec Liz Taylor et Richard Burton. Octave, le futur empereur Auguste, se tenait à l’emplacement des ruines de Nikopolis. Antoine, l’amoureux transi de Cléopâtre, était sur le site… de l’aéroport. Les bateaux coulèrent au beau milieu – à l’exception des galères égyptiennes : Antoine commençant à avoir le dessous, Cléopâtre donna le signal du retour à Alexandrie.

Arta
On y visite l’église de brique de la Vierge de la Consolation (Panagia Parigoritisa), au dôme vertigineux, surtout vu du dessous, et son pont légendaire (1615) : on dit que le maître d’œuvre mit sa femme à l’intérieur de la maçonnerie pour obtenir des arches plus élégantes. Une légende urbaine de l’époque ! Qu’on retrouve, sous des formes diverses dans le monde entier… Arta était la capitale de Pyrrhus, qui faillit anéantir Rome avec ses armées d’éléphants. Ses succès militaires lui coûtaient tant de pertes humaines que les « victoires à la Pyrrhus » sont restées proverbiales.

Igoumenitsa
Port sans grand charme, elle vit de ses tavernes où les touristes trépignent, impatients de s’embarquer pour Corfou, Zante ou Céphalonie, à moins que ce ne soit pour Venise ou Dubrovnik.

A la mode grecque
C’est dans les grandes villes que la mode hellénique donnera signe de vie. Avec l’apparition de créateurs nationaux, elle fricote avec la world culture, tout en gardant quelque chose de très grec : même dans les tenues les plus jeunes, on voit ressortir l’attirance ancestrale pour les couleurs sombres, le marron, le noir.

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