Elle a échappé aux Turcs. Mais avec sa forme de botte italienne quelque peu amaigrie, Corfou annonce la couleur : elle assume de bon cœur l’influencelatine. Balcon indiscret tendu vers les côtes albanaises, elle fédère sous le nom d’Ioniennes de belles îles sablonneuses.

 

Corfou, entre bel canto et cricket

Des cyprès piqués au milieu des oliviers, des façades moutarde ou rose tyrien, des chants qui rappellent ceux de la plaine du Pô : Corfou n’est pas précisément le portrait-robot de l’île grecque. Seule terre hellénique à avoir échappé aux Turcs, elle a cependant subi les Vénitiens et la coupe britannique. La culture sera ici toute de synthèse.

Corfou-ville
Bateau depuis Igoumenitsa et Patras. Avion depuis Athènes.
Elle était coincée entre ses deux forteresses. Corfou a dû se construire en hauteur. Cela explique ces maisons à six étages, inhabituelles en Grèce, où l’on étend le linge par grappes, comme à Naples. Caisse de résonance d’un patois vivace, le quartier populaire se serre autour de la tétine rouge de Saint-Spiridon. Quatre fois l’an, la momie du saint patron quitte l’église, debout dans son sarcophage, pour faire un tour en ville au son des litanies qui suscitent des transes impressionnantes. Méli-mélo d’architecture italienne, française et anglaise, le quartier bourgeois entoure les pelouses de la Spianada. Elle sert aux matchs de l’unique équipe de cricket de Grèce. Des cafés à la milanaise occupent ses arcades, dessinées à l’identique par l’architecte de la rue de Rivoli, à Paris. Au crépuscule, la volta (promenade du soir) conduit les Corfiotes jusqu’à la lagune, où l’on jette un regard attendri sur le délicat couvent des Vlahernes, qui dresse au milieu des eaux son clocher blanc et jaune.

corfu town © Gavin Gilmour

corfu town © Gavin Gilmour

Suivez le guide !
Ne quittez pas Corfou sans acheter un panier de kumquats confits, cet agrume chinois gros comme une noix, dont on fait aussi une liqueur.

Le Nord
C’est sur la belle plage de Paleokastritsa qu’Ulysse, naufragé, oublia sa Pénélope dans les bras blancs de la Phéacienne Nausicaa. Au-dessus veille un monastère aux fraîches tonnelles, rival de Saint-Spiridon dans le cœur des Corfiotes… et, plus haut, un roc aux dangereux à-pics brandit vers le ciel les murailles ébréchées de l’Angelokastro. On monte à l’ancien château byzantin, remanié par les Angevins, par un chemin sinueux, que soutiennent les murets de pierre et les racines d’olivier. Là-haut, la porte est ouverte. On longe une terrasse, passe sous une arche : l’intérieur n’est qu’un labyrinthe de rocs perçant le gazon comme des dents de lait. A gauche, une sente escarpée descend dans une ancienne citerne devenue oratoire. Au-dessus se dresse une chapelle blanche. La vue est ample et superbe, avec des à-pics qui font peu redouter une attaque brusquée.A Agios Georgios, on se baigne et on bronze au milieu de falaises de sable aux allures de piles d’assiettes. Sur la corniche étroite se blottissent des guinguettes discrètes avec vue sur les mamelons vert amande de la côte albanaise, à deux milles en face.Les villages de l’intérieur vivent de leurs beaux vergers. Sous la tonnelle de leurs maisons à gros porche, des chœurs corfiotes s’improvisent parfois, s’ajustant à la danse souple de deux violons.

Un patron toujours debout
Logé sous la coupole l’église qui porte son nom, la momie de Spiridon, alias Spiros, est un protecteur efficace : en 1673, une armada turque tente un débarquement dans le nordouest de Corfou. Avec 20 000 janissaires, la partie semble gagnée d’avance, et pourtant population se retranche sur hauteurs fortifiées de l’île, n’oubliant pas de prier leur saint favori, un certain Spiridon, ancien évêque de Chypre qui s’était déjà illustré contre deux épidémies de peste. Fatigués par une résistance qu’il n’avaient pas attendue, les Turcs se rembarquent. Depuis, la momie sort de son sanctuaire quatre fois par an pour mener la danse, debout dans son sarcophage rouge couvert d’une dentelle d’argent. La procession la plus importante, qui donne lieu à des transes dignes de Naples, a lieu entre le 11 et le 14 août.

Achilleion
L’impératrice d’Autriche Sissi a élevé ce palais néocorinthien à l’idéal grec de la beauté, Achille. Le destin a voulu que ce soit un Kaiser au bras atrophié, Guillaume II, qui en hérite. C’est désormais un casino, mais on peut en voir quelques salles, le bureau de l’empereur, avec une selle de cheval en guise de fauteuil, la toile de Franz Matz, Le Triomphe d’Achille, et les jardins à la végétation généreuse.

Le Sud
Une route montueuse mène vers le sud, fendant les foules qui grouillent le soir, sous les campaniles. A droite, perdues dans les allées de sable et les pins, des plages discrètes s’offrent à ceux qui craignent les affluences de celle de Glifada. Avec de bonnes bottes, on pourra guetter les oiseaux rares sur les berges saumâtres du lac de Korisio.

Suivez le guide !
A Pelekas, admirez le coucher de soleil au Kaiserthron, l’observatoire d’où Guillaume II contemplait le crépuscule sur le meilleur panorama de Corfou.PaxiSituée au sud de Corfou, cette petite île peut se parcourir à pied seulement. Elle est couverte d’arbres fruitiers, de vignobles et d’oliviers. Sa plus charmante curiosité reste le port de Laka, qui attire les yachts et les voiliers des connaisseurs : ses maisons sont peintes en indigo ou en roux. Au sud de Paxi se trouve l’îlot d’Antipaxi, encore moins visité.

Les autres Ioniennes

Elles ont eu le chic pour laisser s’ensabler leurs larges baies rocailleuses, donnant naissance à des plages blondes que surplombent des falaises.

Céphalonie
Bateau depuis Igoumenitsa et Patras. Avion depuis Athènes.
Des querelles de clan ont souvent ensanglanté l’île, et aujourd’hui encore, ses habitants ont la réputation d’être animés par un fort esprit de clocher. Champions des jurons devant l’Eternel, leur rudesse semble à l’image de Céphalonie qui, sous les dehors flatteurs des plages sablonneuses, cache des montagnes ingrates et les terribles gouffres des Kalavothres, visibles près d’Argostoli, la capitale. Leurs gueules béantes aspirent des litres d’eau de mer pour les recracher, dit-on, à Sami, de l’autre côté de l’île.Axé sur l’agriculture, notamment les agrumes, les raisins et les olives, l’habitat de Céphalonie est caractérisé par des fermes sobres et des maisons de maîtres qui ne le sont pas moins. Comme Corfou, l’île a su faire une heureuse synthèse entre les cultures latine et hellénique. Sur le meilleur point de vue de l’île, près de Prerata, les Vénitiens ont construit la puissante forteresse Saint-Georges. De là, on aperçoit Ithaque, laide comme un gros chat mouillé. A Argostoli, un tremblement de terre n’a laissé de la ville ancienne qu’un pont et un obélisque. Lixouri aligne ses anciennes maisons patriciennes. On y verra également les vestiges d’un palais antique, tout comme à Skala, où ont été mises au jour les mosaïques d’une luxueuse villa d’époque romaine.

Café « grec »
Malgré l’arrivée des coffee shops, le pays boit toujours le café… à la turque. Une pub des années 1970 « Nous l’appelons café grec » eut un tel succès, qu’on ne l’appelle plus qu’ainsi, même si les grains sont importés du Brésil et la méthode « turque »… d’Abyssinie ! Le café grec, donc, se prépare dans le briki, petite casserole de cuivre étamé ou d’inox, dotée d’un long manche. En bon français : le coquemar. Une bonne ménagère en a de toutes les tailles : une, deux ou quatre tasses… selon le nombre de ses convives… et leur goût, car le sucre se met avant : « gliko », le café sera très sucré, « sketo », sans sucre, et « metrio » au goût français. La « briki » est remplie d’eau et chauffée à feu doux. On ajoute une cuiller bombée de café à très fine mouture par tasse, puis le sucre, et on bat avec le manche d’une cuiller. Dès que le liquide commence à « monter », on le retire immédiatement. C’est prêt.

Ithaque
« J’habite Ithaque, dont on voit de loin la haute cime du mont Nérite aux feuillages bruissants ». Ainsi la décrit Homère, via la bouche d’Ulysse, l’homme aux mille expédients. Car Ithaque a le charme de la légende : c’est l’île d’Ulysse et de la fidèle Pénélope, et aussi celle du Franco grec, le général Metaxas.La meilleure vue est depuis le monastère de Kathari, où l’on aperçoit les falaises abruptes, à l’ouest, et les pentes douces couvertes de forêts où Ulysse se fit blesser par un sanglier. La capitale antique de l’île se trouverait au nord, sur le mont Plilikata, non loin de Stavros ; mais du palais du héros et de sa charmante épouse, il ne reste rien. On pourra se consoler en explorant la grotte des Nymphes où, selon la légende, l’aventurier aurait caché les trésors offerts par ses amis les Phéaciens.

Zante
Bateau depuis Céphalonie et Killini. Avion depuis Athènes.
En toile de fond de scènes colorées, Zante-ville a préservé son cachet du temps des Vénitiens. Ce sont ces conquérants insatiables qui ont donné à l’île son nom de Fior di Levante, « Fleur du Levant ». Plus près de nous, elle a vu naître le poète Dionysios Solomos, auteur de l’hymne national, qui pouvait confirmer que « Zante ferait même oublier les Champs Elysées » – il parlait, en l’occurrence, non de Paris, mais bien du paradis des Anciens ! Si les demeures anciennes, les églises et les chapelles ont souffert du tremblement de terre de 1953, la nature, domestiquée ou non, offre en effet tous les ingrédients nécessaires pour créer une harmonie édénique.Entourée de falaises, l’île offre aux amateurs de baignade des plages romanesques entre épaves et eaux bleues où barbotent des tortues de mer. L’arrière-pays, quant à lui, est marqué par les vergers, les vignobles, les oliveraies et l’omniprésence des amandiers.

Suivez le guide !
Faites une excursion à l’îlot de Skorpios, ancienne propriété et désormais tombeau du milliardaire Onassis (départ de Nidri, à Leucade).

Leucade
Des côtes taraudées par la mer, qui happent les bancs de sable pour en faire des plages sublimes. On l’atteint en roulant sur 5 km de digue, qui la relient à l’Epire comme un cordon ombilical. Dans ses villages, il n’est pas rare de croiser des femmes en costume traditionnel. A Kariès, elles sont restées fidèles à l’art de la broderie.Située à la frontière du pays des Morts, selon les géographes antiques, l’île a gardé le souvenir proverbial du saut de Leucade, sorte de jugement de Dieu dont seuls les prêtres d’Apollon pouvaient sortir vivants : les postulants devaient se jeter d’une falaise, à la pointe sud de l’île, non loin de l’emplacement du temple du dieu solaire, et le lieu a gardé ce nom mystérieux. C’est là que Sapho, amoureuse transie de la trop belle Phaon, se serait précipitée, pour échapper aux souffrances d’un cœur vieilli et d’une beauté fanée.

Cythère
Elle dépend du Péloponnèse, mais elle n’en est pas moins comptée parmi les îles Ioniennes. Avec son Embarquement pour Cythère, le peintre Watteau en a fait une allégorie de l’amour libre. La réalité est bien différente sur cette terre austère à la population attachée à ses coutumes. Mais où diable s’embarque-t-on pour Cythère ? – à Githion, Monemvasia et Neapoli.

Dans la maison du Rouget de Lisle grec
Une demeure tristounette au mobilier bourgeois. Un bric-à-brac de coupures de journaux, de lettres jaunies et une chanson : « Tu es jaillie, furieuse, des os des Grecs qui ont brisé l’esclavage ; salut à toi, Liberté ! » Né à Zante en 1789, Dionysios Solomos est mort ici en 1837, après avoir écrit l’hymne national : 158 strophes qui firent à l’époque le tour du monde… restant totalement inconnues des intéressés. Mais le vrai mérite du poète, c’est d’avoir donné le coup d’envoi de la langue grecque d’aujourd’hui.Rhodes et le Dodécanèse

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