Le « Croissant fertile » : cette région mérite bien son nom, elle qui a vu naître l’agriculture, les premières villes, l’écriture et les trois grandes religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’islam. Carrefour entre l’Afrique, l’Europe et l’Asie, elle a bénéficié de toutes les influences, souffert, aussi, de toutes les convoitises.

La préhistoire (10 000 à 3 500 av. J.-C.)

C’est au cours du néolithique (environ 10 000 ans av. J.-C.) que les chasseurs et cueilleurs commencent la culture de blé et d’orge dans les vallées de l’Euphrate et du Jourdain. La recherche de pâturages maintient un mode de vie semi-nomade, mais de petites colonies s’implantent dans les vallées, les oasis et le long des côtes méditerranéennes. Elles donneront naissance aux premiers villages de l’histoire de l’humanité. Des maisons de plusieurs pièces ont ainsi été mises au jour à Aïn Ghazal, à Amman, et à Moureybet, en Syrie. Entre 6 000 et 4 000 av. J.-C. apparaît la poterie. Des céramiques, telles que celles du tell Halaf, au nord de la Syrie, témoignent de cette civilisation. A cette même époque sont fondées Jéricho, Djebaïl (Byblos) et Ras Charma (Ougarit). Avec la maîtrise de la métallurgie, qui permet de perfectionner les techniques d’agriculture et d’élevage, les villes se multiplient.

Jerash Place ovale © Tangka

Jerash Place ovale © Tangka

Les cités-Etats (3 200 à 1 600 av. J.-C.)

A la fois villes et embryons d’Etats à l’organisation sociale complexe, Ebla et Mari connaissent un fort développement économique et politique au cours du troisième millénaire. La première, située au sud d’Alep, étend son influence jusqu’au Taurus. Mari, elle, règne sur le fleuve Euphrate. Ces civilisations urbaines florissantes ne résistent pas aux Akkadiens venus du sud de la Mésopotamie. Tout au long de l’Antiquité préclassique, des vagues d’envahisseurs se succéderont. Sur la côte méditerranéenne, Byblos profite du commerce avec l’Egypte. Alors que la tribu des Hébreux, sous la direction d’Abraham, nomadise en Syrie et en Palestine, le nord de la Syrie passe sous le contrôle des Hittites, et le bassin de l’Euphrate sous celui des Babyloniens. La région, déjà, est difficile à contrôler et, très vite, de petits pouvoirs locaux voient le jour. A Ougarit, sur la côte méditerranéenne, c’est une civilisation originale qui invente une nouvelle écriture… L’alphabet est né, treize siècles avant notre ère. A cette même époque, estiment les historiens, les tribus d’Israël s’exilent en Egypte. Après une errance de quarante ans dans le désert, Moïse leur fera traverser la Jordanie vers Canaan, la terre promise. Entre les xiie et viiie siècles se succèdent les bouleversements. D’abord, le Peuple de la Mer, qui balaie le royaume hittite et Ougarit ; ensuite, les Araméens, venus du désert arabique, qui prennent pied en Syrie centrale et septentrionale. Maîtres de Damas, ils stoppent l’expansion des souverains hébreux de Judée et d’Israël. Assyriens, néo-Babyloniens, Perses achémides dominent tour à tour le Croissant fertile et le désert oriental. Le génie commercial des Phéniciens profite aux cités de la Méditerranée, en particulier Tyr, qui s’épanouissent.

La naissance de l’alphabet

Ce système démocratise véritablement l’écriture, au détriment de la très fermée caste des scribes. Celui découvert à Ougarit sur des tablettes d’argile comporte en effet seulement 30 signes, correspondant chacun à un son, contre une centaine pour l’écriture syllabique et des milliers pour l’écriture idéographique. Les habitants d’Ougarit n’utilisaient pas moins de huit langues. La correspondance diplomatique se faisait en babylonien, mais l’on trouve également du hittite, de l’akkadien, du sumérien, de l’égyptien hiéroglyphique… Et bien sûr l’ougarite. Dans celui-ci, qui date du xive siècle av. J.-C. et qui est donc le premier système alphabétique du monde, seules les consonnes sont notées, les voyelles servant à son analyse grammaticale… Ce qui est toujours le cas dans les langues sémitiques, l’arabe, l’hébreu et le syriaque. Cet alphabet est à l’origine du grec, donc du latin, donc de nos langues.

L’Antiquité classique

La période hellénistique

En 333 av. J.-C., Alexandre le Grand pénètre en Syrie. Son épopée le mènera jusqu’à l’Indus et il se taillera un immense empire, qui sera démembré après sa mort. Ptolémée Ier s’attribue l’Egypte, le sud de la Syrie et de la Phénicie. Séleucos Ier, lui, s’octroie, outre la Mésopotamie et la Perse, le nord de la Syrie. Les Séleucides repousseront peu à peu leurs rivaux ptolémides vers l’Egypte et marqueront la région de leur empreinte. Ils fondent Antioche et en font leur capitale. Leur influence est grande sur Beyrouth, Damas ou Alep, même si ces villes sont très largement autonomes. Deux cents ans avant la naissance de Jésus-Christ, l’Empire séleucide tremble sur ses bases. Depuis Petra, les Nabatéens tentent d’annexer des villes syriennes.

Rome

Ce sont les Romains qui donnent l’estocade finale : en 64 av. J.-C., le général Pompée conquiert Antioche, puis marche sur la Syrie, l’Asie Mineure, la Palestine. La pax romana est définitivement établie par Trajan, qui vainc les Nabatéens et prend Petra. S’ouvre alors dans la région une époque de stabilité et d’opulence, comme en témoignent les ruines de Palmyre, de Jerash ou de Bosra. Des travaux d’irrigation permettent la culture de céréales, notamment dans la Bekaa. Le poids des provinces orientales de l’empire est tel que plusieurs Syriens accèdent à la fonction d’empereur : Elagabal (218-222), Alexandre Sévère (222­235), Philippe l’Arabe (244-249). Toute la région, cependant, n’accepte pas la tutelle romaine : la reine de Palmyre, Zénobie, cherche à s’en émanciper. Les légions d’Aurélien briseront ses ambitions politiques. C’est sous cette domination de Rome qu’apparaît dans les milieux juifs une nouvelle religion : Jésus de Nazareth se fait baptiser dans le Jourdain. Le christianisme gagne peu à peu des adeptes, dont saint Paul, converti à Damas. Tolérance et persécutions alternent.

L’empire byzantin

Il faut attendre 313 et l’empereur Constantin pour que la liberté religieuse soit proclamée. Alors que Rome plie sous le poids des Barbares, la région passe sous la tutelle de l’Empire romain d’Orient (byzantin). Les villes mortes de Syrie septentrionale attestent de la richesse de cette période.

L’islam classique

Les Omeyyades

Au cours des vie et viie siècles, la région renoue avec les temps troublés : les Perses sassanides dévastent, puis occupent la Syrie, la Palestine et la Jordanie. Aussi, lorsque les troupes arabes venues de la péninsule arabique s’emparent d’Amman puis de Damas, en 635, et triomphent des forces byzantines à Yarmouk l’année suivante, les nouveaux conquérants sont bien accueillis. Avec eux, ils apportent une nouvelle religion : l’islam. Une religion qui tolère ses deux grandes sœurs monothéistes : pour les musulmans, juifs et chrétiens appartiennent également aux « Gens du Livre ». Le cinquième calife (ceux-ci sont les successeurs du prophète Mahomet), Moawiyya, fondateur de la dynastie des Omeyyades, choisit Damas comme capitale. S’ouvre pour le Bilâd al-Châm une période fastueuse qui voit la construction de la Coupole du Rocher à Jérusalem, celle de la grande mosquée de Damas et l’érection des châteaux du désert.

Une simple province

La dynastie, cependant, ne résistera pas aux querelles intestines des descendants du Prophète et aux schismes qui divisent l’islam. En 750, les Abbassides massacrent les Omeyyades, et déplacent la capitale à Bagdad. Le Bilâd al-Châm devient une simple province. Mais les convoitises pour ses richesses ne s’éteignent pas pour autant : les Seldjoukides, des Turcs convertis à l’islam, et les Fâtimides, des chiites qui règnent sur l’Egypte, se les disputent âprement.

Les croisades
Le xie siècle, ou plutôt le règne du Fâtimide al-Hakim, est une période noire pour les chrétiens d’Orient : 30 000 églises, pas moins, sont détruites – dont celle du Saint-Sépulcre à Jérusalem – en Syrie, en Palestine et en Egypte. Très loin du Bilâd al-Châm, le pape Urbain II exhorte à la croisade contre les Infidèles et à la libération des Lieux saints du christianisme, en 1095. Il est entendu, et, quatre ans après son appel, les croisés assiègent Jérusalem. De croisades en expéditions, de victoires en massacres (y compris de Chrétiens, d’ailleurs), les Francs prennent le contrôle de quelques points stratégiques, d’Edesse à Aqaba. Grâce à leurs forteresses, dont le krak des Chevaliers, à Homs, qui illustre leur maîtrise de l’art militaire, les croisés surveillent une bande de terre, de la Méditerranée jusqu’au-delà du Jourdain. Les seigneurs et les ordres religieux – templiers et hospitaliers – se maintiennent au Liban actuel et en Palestine pendant près d’un siècle avant que les musulmans ne réagissent en la personne de Salah al-Din (Saladin), venu du Caire. A la bataille de Hattin (à proximité du lac de Tibériade), en 1187, ses troupes écrasent les Francs. Ces derniers gardent cependant leurs places fortes inexpugnables pendant un siècle encore.

La première croisade

Deus lo volt, « Dieu le veut » : le cri jaillit de milliers de poitrines rassemblées sur un pré de Clermont- Ferrand, en ce 27 novembre de l’an de grâce 1095. Il répond à l’appel du pape Urbain II : il faut délivrer les Lieux saints. Jérusalem. Les soldats de Dieu se mettent en marche. Sur leurs tuniques, ils ont fait coudre des croix rouges. La première armée de croisés marche sur l’Orient impie. Huit mois de préparation seront nécessaires avant que ne se mettent en branle les 4 500 chevaliers, les 30 000 fantassins et la centaine de milliers de civils. Il faudra encore trois ans pour que Jérusalem tombe entre leurs mains. 40 000 personnes mourront dans le pillage de la ville sainte.

Les Mamelouks

Ce sont ces nouveaux envahisseurs, soldats esclaves turcs venus du Caire, qui repousseront finalement les Francs et les terribles guerriers mongols, maîtres de Damas et d’Alep depuis 1260. Conduits par Baïbars, ils tiendront la Syrie et l’Egypte jusqu’en 1516, en gardant leur capitale au Caire. Damas, à nouveau, n’est plus qu’un chef-lieu de province, mais son influence architecturale et artistique sublime sa relégation politique. Mosquées, hammams, caravansérails s’embellissent de décorations délicates ; la réputation des artisans damascènes traverse les frontières.

La domination ottomane

Les Turcs ottomans sont au pouvoir à Constantinople depuis la moitié du xve siècle. Après avoir élargi leur influence vers l’ouest, ils se tournent vers le sud et renversent les Mamelouks en 1517. Le Bilâd al-Châm est divisé en trois provinces : Beyrouth, Damas et Alep. La tolérance vis-à-vis des chrétiens et des juifs, l’expansion des échanges commerciaux et une organisation politique efficace permettent à la région de prospérer. Damas profite également de son statut de ville-étape sur la route du pèlerinage de La Mecque. Du Maroc à l’Asie Mineure, l’Empire ottoman est immense, et sa fragilité est à l’égal de sa superficie. Certaines zones réussissent à s’émanciper de l’autorité centrale : au début du xviie siècle, l’émir Fakr ed-Din II Mân fonde un émirat indépendant dans les régions montagneuses du Liban. Bâchir Shihâb suivra cet exemple de 1788 à 1840.

Convoitises européennes

Au xixe siècle, l’empire semble craquer de toutes parts : Mohammed Ali, gouverneur de l’Egypte, refuse la tutelle de la Sublime Porte ; la Syrie et le Liban entrent en insurrection en 1831. De leur côté, les minorités s’affranchissent de l’autorité ottomane grâce aux protections européennes. Les puissances occidentales, en effet, ont pris pied dans la région grâce à la signature de « capitulations », des conventions commerciales qui favorisent leurs commerçants. Rivaux, les pays européens cherchent à asseoir leur emprise. A cette fin, ils attisent les divisions confessionnelles : les Français protègent les maronites et les catholiques, les Anglais, les Druzes, et les Russes, les orthodoxes. Une politique qui produit des effets dévastateurs : des massacres entre Druzes, chrétiens et musulmans ensanglantent le Liban et le Hauran en 1860. Les commerçants chrétiens de Damas voient leurs magasins pillés. Vingt ans plus tard, les Français prétextent leur rôle de protecteurs pour intervenir au Liban, créant ainsi une autonomie administrative.

Un Etat arabe ?

La Grande Guerre sonne le glas de l’Empire ottoman. Alors que le nationalisme arabe gagne les esprits depuis le début du siècle, la Sublime Porte se rallie à l’Allemagne. Les Alliés encouragent la révolte arabe née dans le Hedjaz (Arabie Saoudite) et conduite par le chérif Hussein, membre de la famille hachémite, descendante du Prophète. T.E. Lawrence, allié des Bédouins, harcèle les troupes turques et réussit à couper la voie de chemin de fer du Hedjaz. Arabes et Alliés entrent dans Damas le 1er octobre 1918. Faysal, le troisième fils du chérif Hussein, prend la tête du Congrès général syrien. Les nationalistes arabes attendent avec impatience l’Etat arabe indépendant promis par les Alliés. Mais Faysal obtient seulement l’actuelle Jordanie, la Syrie et l’arrière-pays libanais. Les Anglais contrôlent la Palestine, et les Français, la zone littorale jusqu’à Antioche. Ces premières déceptions s’approfondissent avec la conférence de San Remo, en avril 1920 : en l’absence de tout représentant arabe, les pays européens entérinent les accords Sykes-Picot, signés dans le plus grand secret en 1916, qui instituent le partage du Bilâd al-Châm. La France devient puissance mandataire de la Syrie et du Liban, la Grande-Bretagne de la Palestine et de l’Irak. Les Arabes résistent, mais la défaite est inéluctable : le 24 juillet 1920, l’émir Faysal est écrasé par les Français, qui usent de l’artillerie et de l’aviation. Il s’exile et devient roi d’Irak.

Lawrence d’Arabie, héros ou espion ?

Héros romantique vêtu comme un Bédouin, ou Britannique plus anti-français que pro-arabe ? Les avis divergent, comme les imaginations. Né en 1888, féru d’art militaire et d’histoire, Lawrence découvrit le Bilâd al-Châm et la langue arabe à l’occasion de fouilles archéologiques. Puis fomenta, en pleine Première Guerre mondiale, avec Faysal, la grande révolte arabe de 1916. Celle-ci, partie de La Mecque, se termina à Damas et mit fin à quatre siècles d’occupation ottomane. Mais le grand Etat arabe uni dont rêvaient Faysal et l’agent de l’Intelligence Service ne vit jamais le jour. Lawrence quitta sa terre promise pour son pays natal, et s’engagea comme mécanicien dans la Royal Air Force, avant de mourir dans un accident de moto, en 1935.

La Jordanie contemporaine

Puissance mandataire, la Grande-Bretagne accepte de céder la Transjordanie au deuxième fils du chérif Hussein, Abdullah. C’est le début du règne des Hachémites sur la rive orientale du Jourdain. Son appartenance à cette lignée permet au nouvel émir d’obtenir l’allégeance des remuantes tribus bédouines et de fonder, peu à peu, un Etat stable. Abdullah devient roi le jour de l’indépendance, le 22 mars 1946. Après la défaite arabe de 1948, la Jordanie contrôle les terres palestiniennes de l’ouest du Jourdain jusqu’à la ligne de cessez-le-feu, y compris Jérusalem Est et la mosquée al-Aqsa. 

C’est sur l’esplanade de celle-ci qu’en 1951, le roi Abdullah est mortellement atteint par les balles d’un extrémiste palestinien. Son petit-fils et successeur, Hussein, échappe à l’attentat mais ne l’oubliera jamais. La situation du royaume, dans un contexte de nationalisme arabe et de guerre larvée contre Israël, n’est guère confortable, d’autant que Hussein penche du côté des Occidentaux, à l’inverse de l’opinion publique. Attentats, coups d’Etat avortés : le « petit roi » a bien du mal à maintenir son autorité. Entraîné malgré lui dans la guerre des Six-Jours, il perd d’un seul coup Jérusalem et la Cisjordanie.

L’afflux de réfugiés et l’omniprésence de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) fragilisent un équilibre déjà précaire. En septembre 1970, Hussein lance ses troupes contre les organisations armées palestiniennes : c’est Septembre noir. Bilan : 3 000 morts. La guerre du Golfe, durant laquelle Amman soutient Bagdad, produit des conséquences économiques désastreuses sur le royaume, mais offre au roi une popularité sans précédent. En octobre 1994, la Jordanie signe un traité de paix avec Israël. A l’orée du xxie siècle, en février 1999, le royaume perd son « petit roi ». Son fils Abdullah lui succède. La Jordanie est, plus que jamais, une alliée précieuse des Etats-Unis, et elle l’a montré pendant la guerre contre l’Irak. Mais cela la met en porte à faux vis-à-vis de sa population très hostile aux Américains.

Lire la suite du guide