4 - Histoire
Principales périodes
Principales périodes Villages et Cités-Etats
L?histoire du Liban commence bien avant les périodes historiques proprement dites. Le premier peuplement humain (Homo Erectus venu d?Afrique) est attesté sur la côte sud un million d?années avant notre ère. La région est très tôt touchée par la « révolution néolithique » (12 000 à 7 000 av. J.-C.) : l?homme passe de la vie de chasseur-cueilleur vivant dans des grottes puis des campements temporaires à la sédentarité et à l?agriculture. La céramique, le travail du bois et du silex sont des techniques qui se sophistiquent tout comme la métallurgie (cuivre, or et argent). Les villages du littoral et du sud de la Bekaa entretiennent entre eux des relations commerciales en échangeant leur production. La société se complexifie progressivement, ce qui se lit dans les changements affectant l?organisation urbaine : nouvelles pratiques funéraires, sacralisation de certains espaces, passage de la maison ronde à la maison rectangulaire, plus grande densité de l?habitat, spécialisation de certains quartiers, etc. A l?âge du bronze, vers 3000 avant J.-C., apparaissent les premières cités- Etats entourées d?un rempart avec à leur tête un pouvoir dynastique et gérées par une administration qui utilise l?écriture. Les relations suivies avec l?Egypte (exportation par la mer de bois de cèdre et de résines pour la momification) jouent sans doute un rôle dans ces transformations que l?on peut suivre à travers les strates dégagées par les archéologues à Byblos. Les cités libanaises étendent leurs échanges commerciaux à Chypre et à la Grèce, à la Syrie, à l?Anatolie et à la Mésopotamie. Entre les IVe et IIe millénaires, de nouveaux peuples migrent de l?intérieur du continent, Sumériens venus du nord-est et divers groupes de Sémites venus de la Péninsule arabe. Politiquement, les Egyptiens dominent un temps la région. Mouvements de populations, échanges commerciaux et politiques préfigurent dès ces temps reculés le métissage des peuples et des influences qui ne cessera de caractériser cette région carrefour.
La Phénicie
Vers 2500 av. J.-C., les ancêtres des Phéniciens apparaissent sur la côte libanaise. Ils fondent des ports marchands sous forme de cités-Etats sans unité politique : Botrys (Batroun), Gebal (Byblos), Bérytos (Beyrouth), Sidon (Saïda), Tyr (Sour) et d?autres encore au nord et au sud de l?actuel Liban dont Arados (Arwad) et Ugarit en Syrie, Askalon (Ashkélon) en Israël. Objets de convoitise de toutes parts, les cités phéniciennes du littoral libanais doivent contenir les visées expansionnistes des Akkadiens de Mésopotamie, premier Empire au sens moderne du terme. Tout au long du IIe millénaire, ces cités subissent la domination des Hyksos, indo-européens venus de Syrie, des Egyptiens, puis des Hittites d?Anatolie. En 1100 av. J.-C., la Phénicie est à nouveau indépendante mais continue durant plusieurs siècles de payer tribut aux grands empires voisins : successivement les Assyriens, les Babyloniens puis les Perses. Navigateurs hors pairs, les Phéniciens commercent alors avec toute la Méditerranée où ils établissent des cités-comptoirs à Chypre, en Tunisie (Carthage), en Espagne (Ibiza et Cadix), en Sardaigne, Sicile et Italie. Dans ce Proche-Orient multiethnique, multiculturel et où différentes langues se côtoient, les Phéniciens affirment leur spécificité en parlant une langue sémitique qui s?écrit grâce à un alphabet et en possédant un panthéon propre, lui-même à la croisée d?influences diverse. La Phénicie, ensemble culturel, ne connaît pourtant pas d?unité politique et les cités demeurent en concurrence économique pacifique. C?est par l?expansion commerciale, et plus tard par la diffusion de son alphabet, non par la conquête militaire que la Phénicie marque son époque et l?histoire. La qualité de la production artisanale phénicienne est réputée dans tout le monde antique et plusieurs fois mentionnée par Homère. Parmi les denrées produites localement et exportées par voie de mer, les principales sont la pourpre (tirée d?un coquillage), l?or, l?argent, le cuivre et le bois de cèdre avec lequel le roi Salomon fait construire le temple de Jérusalem vers 950 av. J.-C.
Hellénisme et paix romaine
En 333 avant J.-C., les armées d?Alexandre le Grand infligent une défaite décisive au grand Empire perse achéménide dont la Phénicie est vassale. La plupart des cités phéniciennes font alors allégeance volontaire aux Grecs. Tyr résiste par les armes et tombe après plusieurs mois de siège. A la mort d?Alexandre, en 323 avant J.-C., ses généraux se partagent l?Empire qu?il a constitué. La Phénicie, tout comme l?Egypte et une partie de la Judée, reviennent à Ptolémée et à ses descendants. Mais les Séleucides, à qui a échu la Babylonie, convoitent aussi la région et s?en emparent en 198 av. J.-C. L?instabilité politique et les nouveaux ports qu?Alexandre a fondé, Alexandrie d?Egypte et Alexandrette en Syrie, portent préjudice à la suprématie commerciale des cités phéniciennes qui connaissent une période de déclin. Dans le même temps, une culture hellénistique se forme au Proche-Orient. Sans éradiquer traditions et langues locales, l?influence grecque se répand dans l?art, l?urbanisme, l?architecture sacrée, la philosophie et les sciences, les pratiques religieuses et administratives. Si les peuples conservent au quotidien leurs idiomes, le grec est utilisé pour les échanges commerciaux et intellectuels et dans l?administration. Dès le IIe siècle av. J.-C., l?expansion romaine touche tout le bassin méditerranéen. La Phénicie est conquise par le général Pompée en 64 av. J.-C. et devient une partie de la province romaine de Syrie. Bérytos (Beyrouth) est érigée en centre administratif tandis qu?Hérode le Grand, ancien roi de Palestine, est nommé gouverneur de la province entre 40 et 4 av. J.-C. La région étant unifié par la domination de Rome (la pax romana), la vie économique retrouve son dynamisme. Les échanges commerciaux avec toutes les régions de l?Empire incitent la Phénicie à développer de nouvelles industries, dont le tissage de la soie. Dans cette partie orientale de l?Empire, c?est toujours le grec qui demeure la langue officielle tandis que l?araméen est utilisé par le peuple au quotidien. Les temples se romanisent et aux panthéons phénicien et grec sont adjoints des dieux romains. C?est l?époque où le sanctuaire d?Héliopolis (Baalbek) connaît son apogée tandis que les vieilles cités de Bérytos, Byblos, ou Tyr rayonnent à nouveau grâce au commerce, à leurs temples ou à leurs écoles de philosophie.
La christianisation byzantine
La Palestine est voisine du Liban et incluse dans le même ensemble politique romain. Il n?est alors pas étonnant que Pierre soit considéré comme le premier évangélisateur des Phéniciens et que, dès 57 après J.-C., l?apôtre Paul passant à Tyr y trouve une petite communauté chrétienne. Malgré les persécutions dont fait l?objet la nouvelle religion, conversions et monastères se multiplient en Orient. D?une petite secte marginale, le christianisme devient religion officielle de l?Empire en 394, l?année suivant la scission entre Rome et Byzance qui, depuis sa capitale Constantinople, domine l?Empire romain d?Orient. Aux siècles de persécution anti-chrétienne succède la violence prosélyte contre les idolâtres qui vénèrent encore les anciennes divinités. Les temples sont souvent saccagés comme à Baalbek. Le monothéisme chrétien s?impose partout et la Syrie, qui englobe les actuels Etats du Proche-Orient, se couvre d?églises et de monastères, bien des sanctuaires de la nouvelle religion étant bâtis sur les anciens. Qui dit nouvelle religion dit aussi dissidences. Byzance impose une stricte orthodoxie alors que, localement, le dogme chrétien est parfois interprété en s?inspirant des vieilles philosophies orientales comme un moyen de contester la suprématie byzantine. Durant tous les premiers siècles chrétiens, les hérésies à caractère autant religieux que politique se multiplient ainsi que les conciles qui les condamnent. Les maronites ne sont qu?une secte parmi d?autres, adeptes du monothélisme (doctrine qui pose la nature divine et humaine du Christ comme indivisible). Sous la domination byzantine, la Phénicie est partagée en deux provinces, l?une dite « maritime » avec les cités de la côte, l?autre dite « libanaise » qui s?étend loin vers l?intérieur des terres jusqu?à Palmyre, dans l?actuel désert syrien. Beyrouth et Tyr prospèrent grâce au commerce et aux nouvelles découvertes parfois rapportées de Chine, tel l?élevage du ver à soie. En 613-614, les Perses sassanides, principaux concurrents des Byzantins, dévastent la côte phénicienne et s?emparent de Jérusalem. Les Byzantins, affaiblis par les querelles religieuses et ethniques qui minent l?Empire de l?intérieur, ont du mal à se relever de ces guerres même après avoir repris la Syrie aux Perses en 625.
Une dynastie toujours régnante
La dynastie des Alaouites, originaire de Sijilmassa dans le Tafilalet, règne encore sur le Maroc. Descendants d_Ali, le gendre du Prophète, d_où leur nom d_Alaouites, ces chérifs menaient une vie exemplaire contrastant avec celle des derniers Saadiens. Moulay Rachid (1664-1672) s_empara du nord du Maroc et installa sa capitale à Fès. Son successeur Moulay Ismaïl (1672-1727) bénéficia d_un règne long de 55 ans pour étendre ses conquêtes, construire des kasbas sur les territoires rebelles, repousser les Turcs d_Alger, chasser les Anglais de Tanger (1684) et les Espagnols de Larache et Mehdia. Il déplaça sa capitale à Meknès qu_il embellit considérablement. Ses successeurs ne s_imposèrent pas tous avec le même succès et connurent des révolutions de palais ainsi que la montée de pouvoirs féodaux. Mohamed ben Abdallah (1757-1790) fonda Essaouira et chassa les Portugais d_El Jadida. Moulay Abderrahman (1822-1859) échoua contre Bugeaud à la frontière algérienne en 1844. Moulay Hassan (1873-1894) tenta de composer avec les velléités d_autonomie des féodaux et l_expansionnisme des Européens.
Les rivalités européennes (1894-1912)
En 1894, le souverain du Maroc, Moulay Abd el Aziz, qui monta sur le trône âgé de 14 ans, dut faire face à plusieurs révoltes dans son royaume. Dès 1903, le général Lyautey profita de cette faiblesse pour prendre des régions marocaines frontalières de l_Algérie. Ces prétentions françaises sur le Maroc inquiétèrent les autres puissances européennes : en 1904, la France laissa officiellement le champ libre à la Grande-Bretagne en Egypte et reçut en contrepartie la liberté d_agir au Maroc. Elle négocia avec l_Espagne une zone d_influence limitée aux régions sahariennes qui deviendront le Sahara espagnol. L_Allemagne s_insurgea de ces accords et Guillaume II débarqua à Tanger en mars 1905. Ce coup d_éclat décida la tenue d_une réunion internationale à Algésiras. Un accord dit Acte d_Algésiras, signé en 1906 par les puissances européennes, dont la Russie, et les Etats-Unis, préserva pour quelques années encore l_indépendance du Maroc et accorda à tous les pays signataires le droit de commercer avec lui.
Le Protectorat français (1912-1955)
L_autorité de Moulay Abd el Aziz se révélant de plus en plus précaire des mouvements internes de rejet des Européens se manifestèrent, telle la révolte du Cheikh Ma el Aïnin dans la seguia el Hamra avec le soutien plus ou moins affirmé du sultan. En 1907, la France prit le prétexte de la sécurité de ses ressortissants pour occuper Oujda et l_arrière-pays de Casablanca. La même année, un frère du sultan, Moulay Abd el Hafid, révolté par la pression française dénonça le traité d_Algésiras et renversa le sultan. Il ne put recevoir les renforts de Ma el Aïnin et se trouva enfermé dans Fès. Cette situation décida l_intervention de la France dont les troupes entrèrent dans la ville en 1911. L_Allemagne envoya en man_uvre d_intimidation une canonnière devant Agadir obligeant la France à négocier. En échange elle obtint une partie du Congo. La libération de Moulay Abd el Hafid n_empêcha pas sa déposition au profit de son demi-frère Moulay Youssef. Le 30 mars 1912, la convention de Fès institua un protectorat français sur le Maroc. Le général Lyautey fut nommé premier commissaire résident général de la France au Maroc (1912-1925). La pacification dura jusqu_en 1934, particulièrement dans le Rif (1921-1926) où Abd el Krim, chef des tribus de la montagne tint tête pendant deux ans aux troupes espagnoles et françaises. En même temps, Lyautey s_appliquait à développer les infrastructures, l_agriculture et les exploitations minières. En 1942, le débarquement allié donna au Maroc une part active dans la libération de l_Europe. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, un mouvement d_opinion réclama l_indépendance sous l_autorité du roi. Le sultan du Maroc, Mohamed ben Youssef, sur le trône depuis 1927, affirma son soutien officiel au parti de l_Istiqal (Indépendance) en 1947. En 1953, il fut déposé par le commissaire résident général et envoyé en exil avec toute sa famille sur l_île de Madagascar. Il fut remplacé par un autre membre de la famille alaouite, Moulay Arafa, soutenu par le Glaoui, pacha de Marrakech. Cette décision suscita révoltes et troubles et en 1955, Mohamed ben Youssef fut rappelé d_exil pour négocier les conditions de l_indépendance. L_indépendance fut reconnue par la France et l_Espagne en 1956 et Mohamed Ben Youssef monta sur le trône du Maroc avec le titre de Mohamed V. Le royaume ne retrouva pas son intégrité territoriale : au nord Ceuta et Mellila restaient des territoires espagnols, de même que le Sahara occidental. Cependant la zone internationale de Tanger lui fut rattachée avec une période transitoire destinée à aménager le changement économique.
Les premiers Empires musulmans
C?est alors d?Arabie, région demeurée jusque-là marginale dans l?histoire du Proche-Orient, que viennent de nouveaux bouleversements. Les Arabes étaient déjà présents dans l?Empire byzantin, des tribus ayant migré de la péninsule dès le IVe siècle et s?étant alliées aux Byzantins contre les Perses après s?être converties au christianisme. Mais au VIIe siècle naît l?islam, une nouvelle religion monothéiste, qui vient concurrencer aussi bien le christianisme que le judaïsme et le polythéisme encore vivants dans les régions hors de l?influence byzantine. Mohammad, prophète de l?islam, diffuse en Arabie son message basé sur une révélation divine. A sa mort, en 632, les croyants sont déjà nombreux et organisés. A la suite de toutes les forces conquérantes qui se sont succédées dans la région, les musulmans convoitent la Syrie plus riche et, à terme, tout l?Empire byzantin. En 636, l?armée musulmane remporte sa première bataille décisive contre les Byzantins à Yarmouk, sur la frontière entre la Syrie et la Jordanie actuelles. En vingt ans, les Arabes s?emparent de la Palestine, de la Syrie, de l?Egypte et de la Perse. Dans les régions de l?actuel Liban, comme ailleurs au Proche-Orient, les armées arabes rencontrent peu de résistance. Ce n?est pas la différence religieuse qui fait sens, mais la proximité ethnique entre Arabes et Araméens, qui parlent des langues sémitiques voisines. De plus, le pouvoir byzantin est considéré comme tyrannique en particulier parce qu?il persécute les nombreuses hérésies chrétiennes (jacobites, nestoriens, maronites, etc.). En 661, les Omeyyades, première dynastie musulmane, installent leur capitale à Damas, l?une des plus anciennes cités du monde. Ils rayonnent jusqu?à l?Espagne. En 750, les Abbassides les renversent et choisissent Bagdad pour centre. Ces changements politiques ont des répercussions sur la région du Liban. Sous les Omeyyades, le Liban bénéficie de sa proximité avec la capitale de l?Empire. La Bekaa développe sa production agricole, tandis que les villes du littoral commercent avec les nouveaux centres musulmans du sud de la Méditerranée. Les Omeyyades, sans grande tradition artistique ou architecturale, n?en font pas moins construire parmi les plus belles réalisations de l?art musulman dont, au Liban, la cité d?Anjar dans la Bekaa. Et ce grâce au savoir faire des artisans locaux formés à l?école byzantine. Lorsque les Abbassides s?éloignent de Syrie pour préférer l?Irak, le Liban se trouve marginalisé et fait l?objet de tentatives de reconquête par les Byzantins au Xe siècle, d?autant qu?il est sur la route de Jérusalem où se trouve le tombeau du Christ. Au contraire des Byzantins, les musulmans n?entreprennent pas d?imposer leur foi par la force. Plutôt, ils incitent à la conversion en interdisant les fonctions militaires et politiques aux non-musulmans. Si l?islam est religion officielle et les restes de polythéisme combattus, les autres monothéismes ont droit de cité sous tutelle et dans une position subalterne. C?est ainsi que des communautés chrétiennes et juives minoritaires se maintiennent. L?Orient, à présent arabe en référence à la culture dominante, ne sera pas majoritairement islamisé avant le XIe siècle. Devant l?arabe, l?araméen et le syriaque cèdent du terrain ou ne survivent que dans la liturgie chrétienne, tout comme le grec, autrefois langue de l?administration byzantine. Le pouvoir musulman monte parfois les communautés les unes contre les autres. Ainsi, le patriarche orthodoxe d?Antioche, Theophylacte, nommé par le calife omeyyade Marwan II, entreprend de persécuter les maronites réfugiés depuis le début du VIIIe siècle dans la Montagne libanaise. En 759-760, ces derniers se révoltent car ils entendent résister à l?arabisation. A l?époque abbasside, l?étendue de l?Empire musulman (de l?Afrique du Nord à la Perse), fragilise le pouvoir central. L?Espagne est demeurée sous domination omeyyade et, peu à peu, des dynasties locales s?emparent du pouvoir dans les régions périphériques. L?islam est divisé entre sunnites et chiites qui ne s?accordent pas sur la succession du Prophète (le Califat). A partir d?une querelle d?ordre politique, les chiites élaborent leur propre doctrine religieuse. En 969, la dynastie chiite des Fatimides fonde le Caire et établit son autorité sur l?Egypte et la Syrie. Le Liban redevient plus proche du centre politique du califat et certains des ses habitants changent d?affiliation religieuse en adoptant le chiisme. Une autre secte musulmane, hérésie du chiisme, prend naissance en Egypte : les druzes. Persécutés, ils se réfugient dans la montagne libanaise, région reculée. Au XIe siècle, le pouvoir fatimide s?affaiblit et est sujet à des coups de force de la part de généraux ou de ministres. Plusieurs régions font sécession dont la Syrie. En 1171, le dernier calife fatimide est renversé par son vizir, Salah ed-Dîn (Saladin).
L’intermède croisé
A l?est, une nouvelle dynastie originaire d?Asie centrale, les Turcs seldjoukides islamisés, s?est emparée du pouvoir défaillant des Abbassides, conquiert de nouveaux territoires en Anatolie jusque-là sous contrôle byzantin, et inaugure des pratiques violentes à l?égard des communautés chrétiennes orthodoxes. A Constantinople, l?empereur byzantin fait appel au pape pour affronter l?avancée seldjoukide. Urbain II voit là l?occasion d?établir la prééminence de Rome sur les lieux saints de Palestine. En 1095, il lance un appel à la croisade qui est largement suivi par les seigneurs, par les chevaliers sans terre qui cherchent à gagner une baronnie et par les paysans appauvris dans un Occident en prise aux rivalités féodales. Les armées croisées s?allient aux forces byzantines et descendent vers Jérusalem depuis l?Anatolie en longeant les côtes syriennes et libanaises. Elles prennent Jérusalem en 1099 et massacrent sa population composée aussi de chrétiens et de juifs. Alors que la montagne libanaise est tôt conquise, ce n?est qu?en 1109-1110, après des années de siège, que Tripoli, Beyrouth et Sidon passent aux mains des croisés. En 1124, c?est au tour de Tyr. Quatre « Etats latins d?Orient » sont formés. Le nord du Liban dépend du Comté de Tripoli tandis que le sud fait partie du Royaume de Jérusalem. De nouvelles forteresses sont construites, celles prises aux musulmans sont renforcées. Les croisés fortifient les ports du littoral, dont Tripoli, Byblos et Sidon en réutilisant les pierres des anciens temples païens. En deux siècles, huit appels à la libération de la Terre sainte se succèdent. A la croisade, guerre religieuse chrétienne, les musulmans répondent par une contre-croisade, le djihad. En 1128, après une période de désunion, ils se rassemblent autour de l?émir (prince) turc Zengui et lancent une reconquête depuis l?intérieur de la Syrie. Saladin remplace les Zenguites et reprend Jérusalem aux Francs en 1187. En un siècle, les territoires des Etats croisés sont grignotés au point que seules quelques forteresses maritimes tiennent encore. Tripoli sera parmi les dernières à tomber en 1289 sous les assauts des Mamelouks d?Egypte. Alors que l?Eglise orthodoxe locale et ses fidèles sont méprisés et souvent persécutés par les croisés qui les considèrent comme des schismatiques, les maronites s?allient aux Francs. Ils leur servent d?auxiliaires militaires et de guides dans les montagnes du Liban. Ils se marient aussi avec eux et ce métissage donne naissance à un nouveau groupe social, les Poulains. En 1182, l?Eglise maronite fait allégeance à l?Eglise de Rome et adopte une partie du rituel latin. La période des croisades ne se résume pas à des affrontements mais crée aussi des liens entre Occident et Orient, des échanges de technologie, des apports nouveaux de part et d?autre qui marqueront les deux cultures. Les traces de l?épisode croisé sont encore visibles de nos jours, en particulier dans l?architecture religieuse (église de Jbeil) ou militaire du château Saint-Gilles à Tripoli, du château de la Mer à Saïda ou de la citadelle de Jbeil.
La période mamelouk
Saladin avait rétabli le sunnisme en Egypte en chassant le califat fatimide chiite (1171). Sa dynastie, les Ayyoubides, s?affaiblit alors que les Mamelouks briguent le pouvoir. Ces derniers sont des descendants d?esclaves de toutes origines (Grecs, Turcs, Slaves, etc.) et sont réputés pour leur férocité et leur intolérance. Après avoir repoussé les Francs, les Mamelouks ont fort à faire avec les Mongols. Le Liban de cette époque est morcelé, chaque région dominée par des clans puissants. Les émirs Tanoukhides du Liban central s?allient aux Mamelouks. En 1305, les chiites défient l?autorité de la dynastie sunnite du Caire et sont repoussés dans le Kasrouan. Les druzes, qui se révoltent aussi dans la région du Chouf, sont écrasés. Les maronites sont massacrés et déportés pour avoir collaboré avec les croisés. Ceux qui restent entretiennent des relations avec les Lusignan, dynastie franque de Chypre, et avec Rome. Après une époque d?instabilité, une nouvelle période de prospérité s?ouvre pour les ports libanais. Avec l?accord des Mamelouks, les échanges commerciaux entre l?Orient et l?Occident, inaugurés sous les Francs, reprennent de plus belle. Des entrepôts génois, vénitiens, catalans ou provençaux sont construits à Beyrouth, Tripoli et Tyr pour stocker soieries, épices ou verrerie. Des consuls étrangers s?installent pour représenter les intérêts commerciaux ou diplomatiques de leur pays. Mais une partie de ce commerce périclite lorsque les Européens ouvrent une nouvelle voie vers l?Inde et ses richesses en contournant l?Afrique (1497).
Emirs et Ottomans
Les Mamelouks tentent de repousser les hordes mongoles, sous la conduite de Gengis Khan puis de Tamerlan ; mais ceux-ci se taillent peu à peu un empire en conquérant l?Anatolie, Bagdad, Alep et Damas. Païens à l?origine, ils se convertissent à l?islam et se civilisent au contact de la brillante culture musulmane. Ils n?adoptent pas pour autant l?arabe et continuent de parler le turc, langue asiatique. A la fin du XIVe siècle, les successeurs d?Othman, fondateur de la dynastie ottomane, se sont appropriés tous les territoires qui demeuraient aux mains des Byzantins : l?Anatolie et les Balkans. En 1453, le sultan Mehmet II prend Constantinople qui devient Istanbul et met un terme définitif à l?existence de Byzance. En 1516, les Turcs écrasent les Mamelouks près d?Alep. Toutes les villes de Syrie, du Liban, de Palestine puis d?Egypte tombent à la suite. Entre 1520 et 1566, sous le règne de Soliman le Magnifique, l?Empire ottoman vit sa période la plus brillante en termes d?art, de réformes administratives et de relations avec l?Europe. Le Liban ne connaît toujours pas d?unité socio-politique. Ses deux régions, la Montagne et le littoral, n?évoluent pas au même rythme. Les familles sunnites et grecques-orthodoxes, favorables au pouvoir ottoman, occupent les villes de la côte, se livrent au commerce et intègrent l?administration turque. Opposés à la domination des Turcs, les druzes, chiites et maronites vivent dans les montagnes et constituent une société rurale et féodale. Les Ottomans leur laissent une certaine autonomie qui vise à encourager les luttes entre clans et à les affaiblir. Deux factions s?opposent, les Yamanites et les Kaïssites, qui regroupent chacune des clans de confessions différentes. A la fin du XVIe siècle, l?émir druze Fakhr ed-Dine Maan, depuis sa région montagnarde du Chouf, unifie pour la première fois un territoire qui s?étend sur tout le Liban et sur le nord de la Palestine. Après un épisode où, poursuivi par les Turcs, il est contraint de chercher refuge chez son allié le grand duc de Toscane, Fakhr ed-Dine revient au Levant et, vers 1620, se rend maître d?un émirat qui s?étend d?Alep à la frontière égyptienne. Les Turcs sont occupés à contenir d?autres révoltes, en particulier en Perse, et laissent à l?émir les mains libres. Il renforce son pouvoir féodal en s?appropriant les terres et engage une ambitieuse entreprise visant à développer l?agriculture et la production de la soie. Il fait venir des ingénieurs italiens et encourage les chrétiens à s?établir dans les zones agricoles du sud du Liban. Il ouvre Beyrouth et Saïda aux activités des missions européennes (jésuites, capucins, carmes) qui vont alors constituer la première entrée de l?influence française auprès des chrétiens d?Orient. Fakhr ed-Dine est exécuté par les Ottomans en 1635. Son petit-neveu, Ahmad Maan, rétablit son contrôle sur un territoire restreint qui correspond au centre du Liban actuel. A sa mort, le pouvoir passe à la famille druze des Chéhab qui se convertit au maronisme à la fin du XVIIIe siècle. L?émir Béchir II Chéhab étend son pouvoir sur le nord en s?alliant à Mehmet Ali, qui s?est libéré de la tutelle turque en Egypte et le soutient dans ses efforts d?indépendance. Cependant, le littoral reste sous contrôle de l?administration turque et des gouverneurs sont basés à Tripoli et Saïda. Vers cette époque, les différentes factions libanaises commencent à être soutenues par les puissances occidentales qui jouent les unes contre les autres pour asseoir leur influence locale. La France favorise collectivement les maronites, la Grande-Bretagne fait de même avec les druzes. Ce qui était jusque-là des conflits entre clans prend pour la première fois une tournure confessionnelle et la vieille division entre Yamanites et Kaïssites disparaît. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l?Empire ottoman entend réaffirmer sa souveraineté sur tout le Proche-Orient arabe. En 1842, le Mont-Liban est divisé en deux régions ou kaïmakam. Un gouverneur druze est nommé pour celui du sud, un maronite pour celui du nord. Mais ces arrangements ne conviennent pas à la population locale. Les maronites du sud se révoltent contre le gouverneur druze. Puis les paysans maronites du nord, soutenu par leur clergé, s?en prennent à leur propre aristocratie féodale. Ces combats font plusieurs milliers de morts, surtout maronites. En 1861, pressés par les puissances européennes, les Ottomans réunissent les deux kaïmakam en une seule entité, la mutassarifiyé du Mont-Liban, ou Petit Liban, avec un gouverneur chrétien à sa tête. Un conseil élu l?assiste, représentant toutes les communautés. Le féodalisme est aboli et le confessionnalisme institutionnalisé pour la première fois. La stabilité s?installe, les ports reprennent leurs activités, en particulier Beyrouth, centre d?exportation de la soie vers l?Europe. Les missions étrangères établissent des écoles tandis que l?imprimerie se développe. Le Liban devient, à l?égal du Caire, le centre de la renaissance intellectuelle arabe de la fin du XIXe siècle, la nahda. Celle-ci préfigure la genèse d?un nationalisme arabe opposé au pouvoir turc sur le modèle des mouvements des nationalités qui agitent les Balkans. Lorsqu? éclate la première guerre mondiale, l?Empire ottoman est déjà très affaibli. Il s?allie à l?Allemagne et à l?Autriche. Le Liban est le théâtre d?affrontements entre les armées des deux camps, Ottomans contre Français et Britanniques. En 1918, lors de la victoire des Alliés, les Français s?assurent le contrôle sur une région qui comprend l?intérieur de la Syrie, le littoral syro-libanais, la Bekaa et le Mont-Liban.
Le mandat français
A la suite de la guerre, l?Empire ottoman est démantelé. Les nationalistes arabes, majoritaires chez les sunnites et les orthodoxes, souhaitent l?unité politique du Proche-Orient arabe. Contre leurs attentes, la région est morcelée en plusieurs Etats sous tutelle britannique ou française selon les accords Sykes-Picot (1916). Une bonne partie des maronites soutient la constitution d?un Grand-Liban indépendant sous contrôle français. En 1920, c?est cette solution qui l?emporte lorsque la France décide de réunir le littoral, le Mont-Liban et la Bekaa pour créer un Grand-Liban qu?elle sépare de la Syrie. En 1926, est proclamée la République libanaise sous administration française. Chaque ministère est doté d?un conseiller français. Le président de la République est élu pour six ans non renouvelables. Bien que la Constitution prévoit une répartition équitable des communautés dans le gouvernement et l?administration, ce sont les maronites, favorables à la France, qui obtiennent une majorité de postes alors que les druzes sont totalement écartés car opposés au mandat. Sunnites, chiites et orthodoxes sont à peine mieux lotis. Les maronites sont eux-mêmes divisés entre partisans de la présence française (Raymond Eddé) ou tenants de l?ouverture au reste du monde arabe (Béchara el-Khoury). Les Phalanges (kataïeb), milices paramilitaires maronites copiées sur le modèle fasciste, sont créées par Pierre Gemayel en 1936. La France élabore une réforme foncière, développe les infrastructures (routes, chemin de fer, installations portuaires, aérodrome, télécommunications), ouvre des écoles qui suivent les programmes français et encourage le commerce avec la métropole.
De l’indépendance aux prémices de la guerre
Alors que la deuxième guerre mondiale fait rage, Béchara el-Khoury, écarté par la France, profite de la libération du Liban par les troupes anglaises en 1943 pour accéder au pouvoir. Le nouveau président fait appliquer le « Pacte national » qu?il a conçu avec ses partisans de toutes confessions. Les mandats politiques sont répartis plus équitablement entre maronites (présidence de la République), sunnites (présidence du Conseil), chiites (présidence du Parlement). Les druzes sont les grands oubliés. Des quotas proportionnels s?appliquent aussi aux sièges de l?Assemblée nationale. Le pays compte 800 000 habitants, musulmans et chrétiens de diverses confessions à part égales, mais avec une large majorité de maronites pour ces derniers (soit un tiers de la population totale). Le français est aboli comme deuxième langue officielle et un traité faisant de la France un partenaire privilégié est refusé au profit d?un rapprochement avec les pays arabes. En 1946, la France retire ses dernières troupes du Liban. Les autres pays de la région accèdent aussi à l?indépendance. A l?occasion de la création de l?Etat d?Israël et du conflit qui s?en suit avec les Etats arabes (1948), 120 000 Palestiniens se réfugient au Liban. Khoury fait renouveler son mandat présidentiel à l?encontre de la Constitution, ce qui mécontente les autres grandes familles. Il se trouve en bute à une opposition qui rassemble des personnalités chrétiennes (Pierre Eddé, Camille Chamoun) et druzes (Kamal Joumblatt). Ce sont encore les logiques claniques qui prédominent, les fils des seigneurs d?autrefois se transportant dans l?arène politique chacun soutenu par une faction formée de sa famille étendue et de ses clients politiques et économiques. Différents camps favorisent des solutions incompatibles pour l?avenir du Liban. Aux indépendantistes s?opposent ceux qui souhaitent la constitution d?une Grande Syrie incluant le Liban. Certains ont recours à la violence. Ainsi, le Premier ministre sunnite Riad el-Solh est assassiné en 1951 par les milices nationalistes du PSNS (Parti social national syrien) d?Antoine Saadé. La même année, Khoury est renversé et Camille Chamoun lui succède à la tête de l?Etat. En 1956, lors de la crise de Suez, le gouvernement libanais choisit de rester neutre. En pleine guerre froide, les Américains tentent de pousser leur influence dans la région et font des offres d?aide financière et militaire aux Etats de la région. Le président Chamoun les accepte tout en refusant des propositions de fédération avec d?autres pays arabes. La gauche pro-arabe marque son hostilité à ces positions. La crise culmine en 1958 dans des affrontements entre toutes les factions politico-confessionnelles : grèves, attentats à la bombe, coup de force des milices, intervention de l?armée. En juillet de la même année, les Américains envoient des troupes qui secondent l?armée libanaise et parviennent à stabiliser la situation. Un nouveau président moins controversé est élu, Fouad Chéhab. Il nomme comme Premier ministre Rachid Karamé, un des meneurs de l?insurrection. Des réformes sociales sont mises au service d?un grand projet d?unification nationale. Mais les présidents Charles Hélou (1964) et Souleiman Frangié (1970) ne poursuivent guère ces politiques. La gauche chrétienne rejoint alors les mécontents musulmans qui apportent leur soutien aux organisations palestiniennes constituées après la défaite arabe dans la guerre de 1967 contre Israël. Le gouvernement, pour sa part, tente de contenir les actions armées palestiniennes qui mettent à mal la stabilité du pays car l?Etat hébreu y réponde par des bombardements sur le Sud Liban ou l?aéroport de Beyrouth. Pourtant, en 1969, le gouvernement cède à la pression de la gauche et signe l?Accord du Caire avec l?Organisation de Libération de la Palestine (OLP), laquelle fédère diverses tendances politiques palestiniennes. Cet accord institutionnalise la présence des mouvements armés palestiniens sur le territoire libanais, appelé à servir de base pour des actions de commando contre Israël. Le nombre des combattants palestiniens s?accroît considérablement au Liban à la suite des événements de Septembre noir en 1970, lorsque la Jordanie expulse la résistance palestinienne. Les Palestiniens sont alors 250 000 pour moins de 3 millions de Libanais. Le Liban se factionnalise de plus en plus tandis que les milices locales s?arment et que se multiplient les clash entre Phalangistes et Palestiniens ou forces de la gauche. Le gouvernement perd contrôle de la situation. En 1973, l?armée libanaise tente sans succès de briser le pouvoir de l?OLP qui a fini par former un « Etat dans l?Etat ». Les chiites du Sud se réfugient en masse dans les villes du centre pour échapper aux raids israéliens. Les musulmans, à présent majoritaires sur le plan démographique, réclament des réformes constitutionnelles qui accorderaient moins de pouvoir aux maronites. Ces revendications confessionnelles sont aussi politiques. L?alliance des forces de gauche (qui rassemblent musulmans, druzes et chrétiens grecs-orthodoxes) sont autant pro-palestiniennes qu?elles réclament des réformes sociales à un gouvernement qui ne veut pas les entendre et qui est lui-même constitué de notables de diverses confessions. Il faut pourtant constater que ces sursauts politiques des années 1940-1970 affectent peu le développement économique du pays. Si la corruption est généralisée dans l?administration, le Liban n?en devient pas moins un des pays arabes les plus développés. La livre libanaise est d?une stabilité sans faille et le secteur bancaire florissant. Centre financier du Proche-Orient, Beyrouth fait fructifier les capitaux saoudiens ou koweïtiens issus des revenus du pétrole. Le pays fait aussi preuve de sa vitalité intellectuelle. L?Université américaine de Beyrouth et l?Université jésuite St-Joseph sont réputées, la presse et l?édition libres et actives. Par comparaison, les pays arabes de la région sont soumis à des régimes sans doute plus stables mais autoritaires. Cependant, la prospérité ne profite ni à toutes les régions ni à toutes les couches sociales. Certaines catégories sont écartées à la fois du pouvoir politique et de l?accès à la richesse économique. En tout état de cause, en 1975 la société libanaise est mûre pour la guerre civile qui plonge le pays dans 15 années de chaos sanglant.
1975-1976 : les débuts de la guerre du Liban
La « Suisse du Moyen-Orient » est devenue, entre 1975 et 1990, le symbole même de la violence aveugle. Si le déroulement de la guerre peut se résumer à quelques dates et à des faits précis, les raisons du conflit et sa longévité nécessitent une explication plus complexe. Tout d?abord, il est nécessaire de garder à l?esprit qu?une tension est à l??uvre dans la vie politique du pays depuis le XIXe siècle : celle entre partisans de l?arabisme et partisans du communautarisme. Mal enfouies sous un discours confessionnel ou sous des idéologies politiques de droite ou de gauche, les vieilles rivalités féodales entre familles étendues refont aussi régulièrement surface. Ensuite, il ne faut pas oublier à quel point le Liban a subit le contrecoup d?autres conflits à l?échelle régionale ou internationale. Ainsi, comme une série de poupées russes emboîtées, il y a plusieurs niveaux de lecture du conflit libanais. A un premier niveau local, les enjeux semblent se résumer à des affrontements entre clans libanais de même confession ou entre milices de confessions différentes. Le niveau régional fait apparaître le Liban comme un terrain de bataille entre des parties extérieures qui s?y affrontent soit directement, comme c?est le cas des Palestiniens et des Syriens ou des Israéliens, soit indirectement par milices libanaises interposées, comme c?est le cas entre Israël, d?un côté, et la Syrie ou l?Iran d?un autre. On peut enfin distinguer un troisième niveau international qui dépasse les frontières strictes du Proche-Orient en impliquant les Etats-Unis, via leur allié israélien, et l?Union soviétique qui soutient la Syrie. Si la tension entre factions adverses n?avait cessé de monter depuis le début des années 1970, on a cependant l?habitude de prendre comme date de naissance de la guerre le mois d?avril 1975, lorsqu?un autobus rempli de Palestiniens est pris pour cible par les membres des Phalanges maronites. Ripostes, vengeances, attaques et contre-attaques font alors boule de neige et aboutissent à des affrontements de grande ampleur entre deux parties principales : le Front libanais, composé de diverses milices maronites qui se rangent aux côtés des Phalanges dirigées par Pierre Gemayel, doit faire face à une coalition de partis dits « progressistes », unissant divers mouvements de la Gauche libanaise et palestinienne, pan-arabe ou marxiste. Kamal Jumblatt, leader druze d?assise féodale, rassemble les progressistes bien au-delà de son groupe d?origine, puisqu?on y trouve chiites, sunnites, grecs orthodoxes aussi bien que Libanais et Palestiniens. Les revendications principales de ce groupe, au-delà de nombreuses divergences, sont l?abandon ou la révision en profondeur du système politique communautaire et le soutien à la cause palestinienne. Inversement, le Front libanais refuse les réformes constitutionnelles et entend limiter strictement la présence palestinienne au Liban vue comme un facteur de déstabilisation tant politique que démographique (les Palestiniens sont essentiellement musulmans). Le gouvernement, qui perd vite toute légitimité, n?a aucun moyen d?empêcher les affrontements de s?étendre alors que tous les groupes sont armés et que les troupes régulières désertent pour rejoindre l?un ou l?autre camp. Le conflit polarise les communautés et Beyrouth est très tôt divisée de part et d?autre de la « Ligne verte » : Beyrouth-Est chrétienne, Beyrouth-Ouest musulmane. Le centre-ville, symbole du dynamisme économique de la capitale et quartier interconfessionnel, est systématiquement bombardé. Le reste du pays est fragmenté en zones tenues par les différentes milices à tendance de plus en plus strictement confessionnelle à mesure que le conflit progresse. Tandis que les factions se disputent le pays, massacrant parfois les populations civiles de la confession adverse, ces dernières fuient les campagnes pour aller grossir le nombre des réfugiés dans les agglomérations.
1976-1988, les voisins interviennent
La situation militaire n?est pas favorable au Front libanais alors que les victoires palestiniennes se multiplient. Aussi, au printemps 1976, Pierre Gemayel fait appel à la Syrie. Sous prétexte de séparer les combattants, c?est pour Damas un moyen d?occuper le Liban mais aussi d?empêcher le renforcement des mouvements palestiniens. En effet, les dirigeants syriens s?opposent à la formation de tout Etat palestinien qui compromette leur propre projet d?une « Grande Syrie » incluant aussi la Palestine d?avant 1948. Syriens et Phalangistes, unis dans le même effort, bombardent les camps militaires palestiniens autour de Beyrouth. Le conflit ne cesse pas pour autant, alors que les alliances se rompent et se renversent et que d?autres acteurs entrent en scène. Damas s?appuie sur les divisions existantes et les entretient afin de se rendre indispensable comme médiateur et pacificateur. Après leur accord initial avec les Phalangistes, les Syriens s?allient successivement avec les diverses milices communautaires libanaises tout en attisant au sein de chacune d?elles les rivalités entre grandes familles. Dans un premier temps, ils jouent le jeu du mouvement Amal, fondé par l?imam chiite libanais Moussa Sadr, nationaliste et solidaire des progressistes, avant d?encourager le développement du Hezbollah, autre mouvement chiite mais de tendance islamiste et financé par l?Iran révolutionnaire. A partir de 1978, tandis que Damas s?installe durablement au Liban, les Israéliens entrent à leur tour dans le conflit. Tandis que la politique syrienne est caractérisée par des renversements d?alliances, Israël n?aura d?autres alliés déclarés que certaines factions chrétiennes. Néanmoins, les intérêts israéliens et syriens coïncident en ce qui concerne les Palestiniens. Tsahal, l?armée israélienne, intervient de manière de plus en plus massive dans le sud du pays où se sont retranchés les mouvements armés de l?OLP. A défaut de toujours pouvoir agir par eux-mêmes, les Israéliens s?assurent le concours d?une milice formée de dissidents chrétiens de l?armée libanaise régulière. Ceux-ci s?installent dans le sud du pays occupé par Israël lors de l?invasion de 1978 et déclaré « zone de sécurité ». Ils y proclament l?Etat du Liban libre et se constituent en Armée du Liban-Sud (ALS). En 1982, les Israéliens envahissent le Liban jusqu?à Beyrouth pour en déloger l?OLP. Les Syriens n?interviennent pas et la majorité des combattants palestiniens doit quitter le Liban sous surveillance de l?ONU. En septembre de la même année, en réponse à l?assassinat de Béchir Gemayel (fils de Pierre), chef des Phalanges qui venait d?être élu président de la République, les Phalangistes se livrent au massacre d?un millier de civils palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila. Ceci au vu et au su de l?armée israélienne qui contrôle la zone. Le scandale international est considérable et l?ONU y répond en envoyant une force d?interposition, les « casques bleus », qui ne résiste que jusqu?en octobre 1983 à des attentats meurtriers sans doute montés par les Syriens sous couvert de milices chiites (Djihad islamique ou Hezbollah). En décembre, une intervention internationale parvient à faire évacuer par la mer Yasser Arafat, chef de l?OLP, et ses derniers partisans réfugiés à Tripoli et assiégés par l?armée syrienne. Dès lors, la centrale palestinienne sera basée à Tunis. Après l?éviction des Palestiniens, la guerre, qui a pris une ampleur régionale par l?intervention des armées des pays voisins, ne se calme pas. Le nombre des milices se multiplie alors que se développent des trafics en tous genres, notamment celui de la drogue produite dans la Bekaa. Au sein de chaque communauté, clans familiaux et factions politiques s?affrontent. Les bombardements nocturnes sur Beyrouth s?intensifient et nombre de personnalités de tous bords sont assassinées. Quant aux Israéliens, ils ont évacué Beyrouth mais demeurent dans l?extrême sud du pays, attisant les conflits entre druzes, musulmans et maronites. Enfin, les différents épisodes de négociations entre les parties sous égide internationale n?aboutissent pas. Si certains chrétiens libanais, les Israéliens et une partie de l?opinion publique occidentale favorisent une solution au conflit par la partition du Liban en entités confessionnelles, cette idée est vivement rejetée par une majorité de Libanais nationalistes et par les Syriens qui veulent garder le contrôle du pays.
1989-1990, la Syrie prend le contrôle
Durant la deuxième moitié des années 1980, le problème du Liban fait l?objet de grands débats géopolitiques dans les pays occidentaux, et notamment en France où les milieux catholiques dénoncent l?extermination de la communauté maronite occidentalisée. Mais le déchaînement des combats entre forces maronites issues de la scission des Phalanges (celles du général Michel Aoun anti-syrien et celles de Samir Geagea soutenu par la Syrie) fait douter de cette représentation du conflit comme un affrontement entre chrétiens et musulmans. D?ailleurs, les chiites eux-mêmes ne cessent de se déchirer sans compter qu?ils affrontent régulièrement les druzes, en particulier à Beyrouth-Ouest qui a été prise aux Phalanges en 1984. Au point que l?armée syrienne trouve justifié d?intervenir dans la capitale en 1988. C?est l?année où le mandat présidentiel d?Amine Gemayel, élu à la suite de son frère assassiné, vient à son terme. Il nomme le général Michel Aoun président par intérim en attendant de nouvelles élections qui ne peuvent se tenir. Aoun est violemment anti-syrien et lance une « guerre de libération » contre Damas en 1989 qui va à contre-courant des visées internationales concernant le Liban. En effet, compte tenu de la fin des tensions entre l?Union soviétique, alliée des Syriens, et les Etats-Unis, les Américains estiment qu?un contrôle de la Syrie sur le Liban et qu?un rééquilibrage du système politique libanais au profit des musulmans sont les solutions les moins mauvaises. Les accords signés à Taëf (Arabie Saoudite) en octobre 1989 vont dans ce sens. Le mois suivant, ils sont ratifiés par ce qui reste du Parlement libanais qui n?a pas été renouvelé depuis 1972. Cette charte prévoit à terme l?abolition du communautarisme et donne dans l?immédiat plus de pouvoir aux musulmans tout en conservant la présidence de la République à un maronite. Le général Aoun rejette ces accords et dissout le Parlement qui doit se réunir secrètement pour élire un nouveau président, René Moawad. Il est assassiné quelques jours plus tard. Elias Hrawi lui succède et lance un ultimatum à Aoun qui ne veut pas céder sa fonction intérimaire. Au mois d?août 1990, alors que la crise du Golfe posait un problème géopolitique autrement médiatisé, la Syrie en profite pour prendre le contrôle du Liban dans l?indifférence de la communauté internationale. Le 13 octobre 1990, le général Aoun est délogé. Cette date est considérée comme celle de la fin de la guerre.
Depuis 1991, stabilisation et soubresauts
En 1991, le Liban signe avec la Syrie un traité qui s?apparente à une tutelle en renforçant la coopération militaire, économique et en matière de sécurité. Les diverses milices évacuent Beyrouth et acceptent d?être désarmée tandis que l?armée libanaise régulière se reconstitue. En 1992, les premières élections législatives de la « deuxième république libanaise » se tiennent avec un nombre de députés accru pour les musulmans. Rafik Hariri, entrepreneur en travaux publics et prospère homme d?affaires, est nommé Premier ministre. Un plan de reconstruction du Liban est voté en 1993 et la compagnie Solidere est formée en 1994 pour le mener à bien. Cependant, le Hezbollah n?a volontairement pas été désarmé par les Syriens afin de servir de force de résistance à l?ALS qui tient toujours le Sud grâce au soutien israélien. L?armée israélienne s?est, de fait, réinstallée au Sud-Liban dans une situation d?occupation (elle avait officiellement quitté la région en 1985). En 1996 et à nouveau au début de l?an 2000, Tsahal bombarde des bâtiments civils dans les zones urbaines, dont Beyrouth, pour répondre à la pression croissante du Hezbollah sur ses troupes au Sud- Liban. Ce n?est qu?en mai 2000 que les Israéliens se retirent entièrement du sud du pays. Le Hezbollah reprend en quelques heures et sans effusion de sang toutes les positions abandonnées par l?ALS. Les relations entre le Liban et Israël restent pour autant tendue. En effet, un point de discorde perdure : la zone des fermes du Chebaa. Située à l?extrême sud de la Bekaa, cette petite commune agricole est revendiquée par le Hezbollah et l?Etat libanais, mais également par la Syrie et est toujours occupée par Israël depuis 1967 lors de l?invasion du Golan.
Le réveil national ?
En octobre 2002, Rafic Hariri revient pour un temps sur la scène politique mais reste en profond désaccord avec le président Lahoud pro-syrien. Lorsque le mandat de celui-ci est prorogé, Hariri démissionne. Il est aux côtés de la France et des Etats-Unis pour faire adopter la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l?ONU en septembre 2004, qui prévoit le retrait de l?armée syrienne du Liban (14 000 soldats). Cette prise de position lui a, sans aucun doute valu la vie, puisqu?il est assassiné le 14 février 2005 dans un attentat à la voiture piégée à Beyrouth. La Syrie est immédiatement mise à l?index par le monde entier et lorsque les Libanais descendent dans la rue pour exiger le départ des troupes syriennes et la vérité sur l?assassinat de Rafic Hariri. Ce mouvement multiculturel et multiconfessionnel est appelé la « Révolution du Cèdre ». Damas plie et Bachar Al-Assad, le président syrien, annonce le 5 mars 2005 le retrait du Liban.




